--> Comprendre les crises (43) Surprises prévisibles, cygnes noirs ….. relire Bergson et Taleb comme antidotes à l’aveuglement ….
19 aoû 2018
Comprendre les crises (43) Surprises prévisibles, cygnes noirs ….. relire Bergson et Taleb comme antidotes à l’aveuglement ….

L’été est l’occasion pour la presse quotidienne de publier des articles vulgarisateurs faisant le point sur de grands sujets.
Les lecteurs du Figaro économie du 16 août dernier ont ainsi pu lire un article sur les "villes intelligentes"avec les possibilités offertes par la technologie mobile 5G. Ces villes seront possibles grâce au déploiement massif des objets et usages connectés. Les équipementiers parlent de 100 milliards de terminaux connectés à échéance de quelques années soit au moins 10 connexions par habitant et vraisemblablement 3 ou 4 fois plus dans les pays les plus développés.
Il est inutile de développer plus longuement le sujet pour prendre conscience des vulnérabilités inhérentes aux réseaux informatiques et à leurs intrications.
Au même moment paraissaient d’autres articles de taille plus modeste sur les nouvelles failles découvertes dans les processeurs Intel qui ouvrent des possibilités d’accès aux données sécurisées. Il faudrait être rassuré, car ces failles dont la découverte se multiplie depuis quelques mois, sont détectées et les constructeurs annoncent qu’elles n’ont pas donné lieu à des attaques ou à des dénis de service.
Difficile néanmoins de se contenter de ces satisfécits car l’histoire du glaive et de la cuirasse montre qu’il existe toujours une faille et que la hausse du niveau de protection, si elle est possible n’est pas sans inconvénient. Il arrive toujours un moment ou le coût de la protection devient rédhibitoire ou son usage si complexe qu’il en suscite le rejet.
Cela devrait nous inciter à raisonner différemment. J’avais signalé dans le blog en 2013 les dangers des thèses de Jeremy Rifkins qui incitent à développer des modèles économiques mais aussi politiques en s’appuyant sur les réseaux et l’intérêt qu’il y aurait à privilégier des approches plus réalistes comme celles décrites par Nassim Nicolas Taleb dans sa série d’ouvrages : Antifragile, Le Hasard Sauvage et Le Cygne Noir.
Il ne s’agit pas de renoncer aux réseaux mais de les utiliser en ayant pleinement conscience de leur réalité profonde qui empêche toute planification véritable des instabilités.
Nous pouvons « presque » tout prévoir et la réalité est dans ce « presque ». Les travaux de Taleb sur les systèmes « antifragiles » sont à méditer (voir l’article 13 de ce blog). J’ai ainsi été très sensible à sa démonstration sur les fautes liées à la catégorie fragile. Elles sont rares car tout est fait pour rendre l’environnement stable. C’est bien ce qui se passe aujourd’hui sur les réseaux. Par contre, si une faute survient, ses conséquences pourront être irréversibles…
Sur quels fondements sociologiques, politiques, économiques accepterons-nous une fragilité ? C’est bien sur ce point que réside la difficulté. Autre interrogation : qui est le plus à même de nous faire accepter une fragilité ? Un gouvernement démocratique ou un opérateur économique ? En l’état actuel aucune structure ne dispose aujourd’hui d’une telle légitimité ce qui accroit l’instabilité du monde… Cela explique aussi les tentations autoritaires (monopolistiques chez les opérateurs, dictatoriales chez les politiques…) qui peuvent donner l’illusion de maitriser les vulnérabilités….
Nous retrouvons dans ces questions les fondements des enseignements de Bergson. Son article sur « Le possible et le réel » publié en 1930 est d’une furieuse actualité : « J’ai beau me représenter le détail de ce qui va m’arriver : combien ma représentation est pauvre, abstraite, schématique, en comparaison de l’événement qui se produit ! » c’est dans la mesure où sa part d’inattendu ne tient pas tant à ce qui m’arrivera, qu’à la manière ou à la façon dont cela m’arrivera. Or, cette manière tient à un « imprévisible rien qui change tout ».

Nous sommes conscients que l’omniprésence des réseaux et des connexions est une fragilité, voire un danger mais la surprise viendra, non du fait lui-même (nous nous attendons à un effondrement des réseaux) mais de la manière dont le fait surviendra ….
Nous pouvons imaginer des scénarios, il existera toujours une possibilité que l’événement destructeur arrive par un moyen auquel nous n’avons pas songé... C’est le moment où l’impossible ou l’impensable devient réalité. Cette force du réel est quant à elle incontournable et devrait nous inciter à développer nos capacités intellectuelles et ne surtout de ne pas les abandonner à des programmes fussent-ils de notre création. Seule la force engendrée par la volonté permettra de compenser les vulnérabilités que nous créons, car les ressources engendrées par la volonté humaine sont-elles mêmes imprévisibles et susceptibles de compenser les conséquences des pires choses. Encore faut-il que l’éducation soit au rendez-vous pour que chacun d’entre nous soit suffisamment conscient pour ne pas s’abandonner à l’assistanat intellectuel que facilitent les réseaux….

En savoir plus :
Comprendre les crises (13) A propos d’Antifragile, les bienfaits du désordre
http://www.gerard-pardini.fr/spip.php?article50
Henri Bergson : Le possible et le réel
http://data.bnf.fr/13327122/henri_bergson_le_possible_et_le_reel/fr.pdf

https://fr.wikisource.org/wiki/La_Pens%C3%A9e_et_le_mouvant/Le_Possible_et_le_r%C3%A9el

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