--> Comprendre les crises (50) Catastrophes et principe de précaution
05 mai 2019
Comprendre les crises (50) Catastrophes et principe de précaution

La chronique de Philippe Escande, publiée dans le Monde du 13 avril dernier, à propos des deux récents accidents du Boeing 737max a eu pour thème catastrophes et principe de précaution .
Le débat a été nourri par l’attitude de Boeing et celle du gouvernement fédéral américain qui ont trainé des pieds pour clouer au sol tous les exemplaires de cette nouvelle version du 737.
Je ne suis pas certain que cette affaire soit exemplaire pour comprendre la réalité du débat sur principe de précaution et progrès. En l’espèce, et sous réserve de connaitre les conclusions définitives de ces accidents, il semble que c’est plutôt un défaut d’information de Boeing envers ses clients qui est en cause, avec peut-être, et c’est aux enquêtes de le prouver, des erreurs humaines et/ou des défaillances mécaniques ou informatiques.
Philippe Escande cite Donald Trump qui a déclaré préférer un vieux pilote expérimenté à un avion confié à Einstein…. C’est dire en termes imagés qu’il vaut mieux se fier à des recettes éprouvées qu’a une recette innovante, où privilégier la sécurité du conformisme à la science ; Ce débat est éloigné de cette affaire Boeing qui n’est pas, de mon point de vue, un débat entre progrès et conservatisme ou entre prise de risque et principe de précaution.
Le véritable débat sur le principe de précaution concerne la remise en cause de l’expertise scientifique.
J’avais publié en 2010 un article dans la lettre d’information sur les risques et crises (LIREC) de l’Institut national des hautes études de sécurité sur « Principe de précaution et coût de l’inaction » dans lequel je dénonçai l’évolution délétère du principe de précaution qui, lors de son apparition en Allemagne dans les années 1970, sous le vocable Vorsorgeprinzip était un concept prônant de « prendre ses précautions », au sens d’économiser les ressources de la planète pour ne pas obérer l’avenir des générations futures.
Au fil des années, cette vision a évolué vers une remise en cause des fondements de l’expertise scientifique et médicale. Cette évolution s’est faite en donnant une place prééminente au ressenti et en validant une sorte de quête illusoire du « risque zéro », pour reprendre une expression de l’Académie de médecine qui s’inquiétait en 2009 des interprétations subjectives du principe de précaution.
Le maniement du principe de précaution est délicat. Il oblige le décideur à gérer une dualité entre des données incertaines et des données fiables. Le recueil de données fiables nécessite la mobilisation de moyens humains, matériels et financiers indispensables pour valider des connaissances scientifiques et à cela s’ajoute le critère de temporalité puisque l’évaluation scientifique des conséquences de certains risques, principalement sur la santé humaine, peut prendre plusieurs mois voire plusieurs années.
Le décideur peut aussi être confronté à des controverses au sein même de la communauté scientifique. Cela place le décideur en situation complexe. Il lui est ainsi difficile d’arbitrer des débats alimentés d’une part par des analyses de risques et des résultats scientifiques, le « savoir expert », et d’autre part, par l’incertitude résiduelle dans des domaines particuliers et sensibles comme la santé, la sécurité, les effets sur l’homme et l’environnement de certaines matières (nanoparticules) ou organismes (OGM, ...).
Le décideur, doit également prendre en compte les coûts et avantages immatériels de toute innovation, données difficilement quantifiables. Il doit également prendre en compte l’opinion publique dont le poids peut parfois peser plus lourdement que des résultats scientifiques eux-mêmes. Les travaux de l’OCDE sur la gouvernance des risques mettent en exergue la part non négligeable de la contestation de l’analyse du risque elle-même quand elle très complexe techniquement. On peut d’ailleurs en tirer une sorte de loi qui montre que plus une question est complexe, plus la contestation sera grande de l’opinion publique qui perçoit l’analyse scientifique comme un outil masquant d’autres problèmes. Paradoxalement, au lieu d’améliorer la transparence, l’analyse sera paralysée. Faire de l’analyse du risque le seul outil de prise de décision ou de fourniture automatique de toute réponse à une question est illusoire.
Plus modestement, elle doit demeurer l’une des sources d’information qui éclairera la prise de décision par les pouvoirs publics. Parler de principe de précaution sans intégrer la complexité de l’analyse scientifique préalable est donc réducteur. Il est indispensable de rappeler que le maniement de ce principe tel qu’il a été introduit en France au niveau constitutionnel prévoit qu’il est opposable quand les risques que présente un agissement ou une abstention d’agir sont susceptibles d’entraîner un préjudice irréversible pour l’environnement ou pour l’homme. Ainsi définie, la règle privilégie les risques de perte et ne porte pas sur l’ensemble des possibilités que peut apporter une innovation. C’est pour cela que l’Europe est aujourd’hui à la traine dans l’innovation. Il est quasiment certain que les prochaines innovations de rupture dans les domaines de l’énergie et de la génétique ne seront pas européennes. Les chercheurs seront peut-être issus des nations du vieux continent mais les laboratoires ne seront pas localisés en Europe.
Il est intéressant de lire la réédition de Querelle sur le mal et la providence, affrontement entre Voltaire et Rousseau à propos du tremblement de terre qui détruisit Lisbonne en 1755.La chronique de Philippe Escande y fait allusion.
Le débat du 18émé siècle est toujours d’actualité. Il y a toujours des Voltaires pour juger les acquis du progrès irréversibles et estimer qu’une grande catastrophe peut être le fruit du hasard ; Il y a aussi des Rousseau qui s’interrogent sur la responsabilité de l’homme qui va créer les conditions d’une catastrophe par manque de morale ou de vertu. C’est bien l’homme qui fait le choix de développer une zone ou une activité à risques. Ce choix est possible, mais il devient critiquable et criminel s’il ne s’accompagne pas d’une prise de décision raisonnée et partagée sur ce choix.Nous retrouvons bien là le fondement du débat sur le principe de précaution et les attaques de Voltaire contre Rousseau nous montrent que les arguments échangés dans de tels débats sont toujours les mêmes. Les défenseurs du progrès ne sont pas d’affreux cyniques pour qui la fin justifie les moyens à la condition de ne pas écarter les fondamentaux d’une morale universelle protectrice de la dignité humaine. C’est à ce prix que des risques peuvent être pris en toute connaissance de cause pour faire progresser le bien être de l’humanité.
Quant vertu et morale sont absents de l’innovation cela donne des arguments aux opposants du progrès et à la justification d’un despotisme de l’ignorance qui ne peut être que le fossoyeur de l’humanité.

En savoir plus :
Voltaire – Rousseau : Querelle sur le Mal et la Providence ; 1755 ; réédition ; Fayard/Mille et une nuits ;
https://fr.wikisource.org/wiki/Lettre_%C3%A0_Voltaire_sur_la_Providence
Principe de précaution et coût de l’inaction
https://inhesj.fr/sites/default/files/inhesj_files/publications/pdf/lirec-15.pdf
Article de Philippe Escande
https://www.lemonde.fr/economie/article/2019/03/13/le-crash-du-boeing-737-max-revele-le-conflit-ethique-entre-risque-et-prudence_5435466_3234.html

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