--> Comprendre les crises (55) : Critique de Jeremy Rifkin –suite-
02 nov 2019
Comprendre les crises (55) : Critique de Jeremy Rifkin –suite-

J’avais publié dans ce blog en juillet 2013 : « Jeremy Rifkin et après ? » à propos de son ouvrage : Une nouvelle conscience pour un monde en crise. J’expliquai dans cet article que la quête de Jeremy Rifkin est aussi ancienne que l’humanité car les sociétés humaines ont été à plusieurs reprises interpellées par des bouleversements de civilisation.

Déjà, La Cité de Dieu de Saint Augustin livrait un idéal où l’autorité est exercée conformément aux principes chrétiens pour aboutir à un bien commun universel. La Cité de Dieu ne remplaçait pas la société civile mais lui donnait les moyens éthiques d’atteindre une fin transcendant toutes les autres fins des sociétés civiles. On ne peut atteindre un tel but qu’en conciliant pouvoirs spirituels et temporels. C’est une quête identique qui sera poursuivie au cours des siècles suivant : Kant avec son projet de paix perpétuelle et Déclaration universelle des droits de l’homme écrites sur les ruines des guerres mondiales du siècle dernier.
L’histoire enseigne que toutes les organisations étatiques, supra étatiques, ne peuvent résoudre le fond du problème qui fait que l’homme ne peut être guéri du désir profond d’acquérir et d’accumuler des biens temporels. Et ce, avec une tendance irrépressible à l’illimité. Seul le détour par le divin peut limiter cela ou la coercition avec les limites et les risques que l’on devine. Militer pour une régulation idéale est légitime mais il faut garder à l’esprit que c’est une utopie. Au mieux une société bien organisée maintiendra une paix relative sans pouvoir en garantir une quelconque durée.

Le dernier ouvrage de Rifkin publié en octobre 2019, Le newdeal mondial se situe dans la même veine en annonçant que la civilisation fondée sur les énergies fossiles s’effondrera vers 2028. Pour lui, la bascule arrivera lorsque 14% de l’électricité mondiale sera fournie par des énergies renouvelables (soleil et vent).
Il présente un modèle d’individualisation de la production d’énergie comme la solution. Il module néanmoins le rôle des réseaux par rapport à ses précédentes analyses en citant le risque d’effondrement par cyber attaque et prône une régulation des productions individualisées à l’échelle d’un immeuble, d’un quartier, d’une ville ou d’une région par l’État.
Cette vision est toute aussi utopique que ses précédentes même si elle a évolué quant au rôle d’une régulation universelle fondée sur de l’individualisme en réseau. Il fait le pari d’une prise de conscience de plus en plus forte du précipice vers lequel l’humanité se dirige qui en sera l’aiguillon salvateur. L’addition en réseau de chaque conscience individuelle créerait ainsi volonté universelle réparatrice. Pourquoi pas ? Cela semble difficile à faire cohabiter avec des États. Si c’est la force du regroupement des individualités qui est érigée en moteur du changement de civilisation, il est difficile de croire que cela sera suffisant pour assurer un « vouloir vivre ensemble » à l’échelle nationale et supra nationale.
Rifkin souhaite une régulation confiée à l’État mais n’en donne pas le mode d’emploi… Comment imaginer la légitimité d’États dans un monde ou une myriade de producteurs d’énergie coexisteront ? Les citoyens - mais ce terme sera-t-il encore approprié ? - se reconnaitront-ils dans un réseau ou des réseaux ? Ne seront-ils pas tentés de défendre leur réseau plutôt qu’un État aux contours incertains ?
L’État (les États), la religion (les religions) n’offrent plus les perspectives dans lesquelles une majorité d’humains pouvaient se reconnaitre : un territoire protecteur et un bien être acceptable par une très grande majorité ce qui garantissait la stabilité des sociétés.
Le nouveau deal selon Rifkin trouve ses fondements dans la peur de l’effondrement et une improbable construction de l’avenir tiraillée entre retour à la nature et une innovation débridée qui offre aux humains des capacités nous rapprochant du divin …
Sauf à imaginer une transformation universelle tellement vertueuse qu’elle ferait disparaitre tout affrontement et égoïsme, la vision de Rifkin est une utopie dangereuse.
Une société universelle mue par la vertu n’est pas une bonne nouvelle car un tel projet de société risque de se fracasser sur l’homme qui se consume individuellement et perpétuellement dans ses tourments. C’était la conclusion de mon article de 2013 et je la maintiens : l’homme ne se transcende jamais autant que quand il se meut dans la survivance.
L’histoire de l’humanité est faite d’innovations et de mouvements qui ont provoqué des cycles de bien-être et de catastrophes toujours à l’origine de progrès. Vaincre la mort a toujours été un moteur et peu importe le risque d’y parvenir. Je livre au lecteur cet aphorisme de Thomas de Quincey dont la pertinence n’a jamais été démentie « Ce qui est caché, incertain, mal défini s’empare toujours plus puissamment de l’esprit qu’un danger connu, mesurable, palpable et humain … »

En savoir plus :
Jeremy Rifkin ; Le New Deal Vert Mondial ; Pourquoi la civilisation fossile va s’effondrer d’ici 2028 - Le plan économique pour sauver la vie sur Terre ; octobre 2019 ;
Éditions Les liens qui libèrent.
Thomas de Quincey ; Le bras de la vengeance ; 1838 ; La Pléiade,œuvres, p 1540.

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