--> Les politiques d’intelligence économique
11 fév 2012
Les politiques d’intelligence économique

Les entreprises doivent aujourd’hui conquérir des marchés dans une économie mondialisée et de plus en plus immatérielle. La concurrence s’y révèle particulièrement acharnée pour l’ensemble des secteurs industriels et des services et se durcit régulièrement sous l’effet des progrès des BRICs (Brésil, Russie, Inde et Chine). Non seulement ces derniers se signalent par leur forte compétitivité sur les produits à faible valeur ajoutée mais ils laissent apparaître également une progressive montée en gamme dans des secteurs spécifiques.
Quant à la croissance du contenu technologique et du nombre et de la qualité des savoir-faire intégrés aux biens et services contemporains, elle n’est plus à démontrer et caractérise cette économie de la connaissance dans laquelle nous sommes entrés depuis plus de deux décennies.
C’est donc logiquement la maîtrise de la connaissance stratégique qui conditionne désormais la réussite commerciale et, plus généralement, la pérennité et le développement de l’entreprise. C’est là le sens même de l’intelligence économique, laquelle consiste officiellement en la maîtrise et la protection de l’information stratégique utile aux acteurs économiques.
Concrètement, cette définition recouvre une activité de veille, c’est-à-dire de surveillance et de décryptage de l’environnement et des stratégies des acteurs qui y évoluent, des actions de sécurisation de l’information stratégique et de protection contre les offensives concurrentielles, et enfin des opérations d’influence visant à configurer favorablement l’espace opérationnel, médiatique, normatif et relationnel dans lequel se meut l’organisation. Ces quatre actions se déroulant dans un cadre respectant la légalité. Cette précision importante, permet d’établir une frontière stricte avec les opérations d’espionnage économique.
C’est en février 1994 que l’intelligence économique (comme formule et concept) fut officiellement lancée via un texte fondateur, dit rapport Martre. Il donnera lieu à la constitution d’un éphémère comité (le CCSE : Comité pour la Compétitivité et la Sécurité économique). Il faudra attendre dix ans et un nouveau rapport, celui du député Bernard Carayon pour que la politique publique d’intelligence économique soit relancée et qu’un Haut responsable soit nommé en la personne d’Alain Juillet.
Si l’intelligence économique constitue effectivement une perspective théorique nouvelle, le renseignement commercial constitue en revanche une pratique immémoriale. En effet, dès l’Antiquité, les marchands crétois et phéniciens pratiquaient une forme de renseignement commercial, c’est-à-dire la recherche d’informations, fut-ce de manière rudimentaire. Une connaissance, même minimale, de l’environnement dans lequel on entend commercer, fut toujours nécessaire aux affaires ! Une étape importante fut ensuite franchie avec le développement des Cités-Etats italiennes du Moyen-Âge. Ces dernières (notamment Venise, Florence et Gênes) élaborèrent un véritable savoir-faire en matière d’acquisition de renseignement commercial, principalement sur l’environnement physique et ses dangers, le contexte politique ou les clients potentiels.
Il faudra attendre la première puis la deuxième révolution industrielle pour que les pratiques du renseignement commercial débordent de l’activité du grand négoce de luxe (ce qui fut le domaine des marchands italiens que nous évoquions plus haut) et irriguent l’industrie, essentiellement en Grande-Bretagne, en Allemagne, puis au Japon avec l’ère Meiji à partir de 1868.
L’avènement de l’intelligence économique, dans les années 90 en France, témoignera d’une double évolution par rapport à son « ancêtre », le renseignement commercial. Premièrement, ses méthodes, savoir-faire opérationnels et procédures dépasseront la simple recherche « à tâtons » de données utiles et systématiseront la quête d’informations à travers la veille proprement dite. De surcroît, celle-ci s’intégrera dans un ensemble plus vaste comprenant des actions de sûreté et des opérations d’influence. C’est cet ensemble de pratiques entremêlées qui forme l’intelligence économique (cette dernière n’étant pas simplement synonyme de veille). Le renseignement commercial pouvant être considéré comme un embryon de dispositif de veille, il ne saurait donc s’assimiler à l’intelligence économique.
Deuxièmement, l’intelligence économique se caractérise également par le fait qu’elle constitue une réponse aux bouleversements qui marquèrent la scène internationale et le capitalisme au cours des vingt dernières années . Cela l’éloigne radicalement du renseignement commercial.
D’un point de vue opérationnel, le processus d’implémentation de l’intelligence économique dans les entreprises en France se révéla relativement difficile (à titre de comparaison, signalons que sa pénétration décisive dans les firmes américaines s’est effectuée dès les années 80, sous l’appellation de Business intelligence ou Competitive intelligence). Il débuta par la pratique de la veille (certes composante de l’intelligence économique mais qui ne la résume pas, comme nous l’avons déjà signalé). Même si du travail reste à faire, la situation s’est très sensiblement amélioré dans les cinq dernières années. Aujourd’hui, l’intelligence économique a progressé dans l’organigramme des sociétés et constitue une thématique plus importante que par le passé pour un certain nombre de décideurs privés. La nécessité de mettre en œuvre des stratégies d’influence et de sécuriser l’entreprise face à différents risques ou tentatives de déstabilisation et de désinformation a joué un rôle majeur dans la prise de conscience de l’importance des pratiques d’intelligence économique.
Enfin, du côté de l’Etat, la mise en œuvre d’une politique publique d’intelligence économique s’articula principalement sur la diffusion de cette culture spécifique (à travers la sensibilisation des chefs d’entreprises et la formation initiale et continue), la construction de synergies public/privé (visant par exemple la protection des entreprises sensibles et le financement de l’innovation dans les PME), et la construction d’un dispositif d’intelligence territoriale au niveau des régions (dont les pôles de compétitivité constituent l’élément fort).
Le défi qu’il s’agit aujourd’hui de relever pour la France est celui de la combinaison efficace des politiques d’intelligence économique, celles des entreprises et celles des pouvoirs publics, afin de créer un Etat stratège et partenaire des entreprises, une synergie public/privé favorisant la compétitivité, la croissance et donc l’emploi. Un deuxième enjeu se révèle également primordial mais difficile : celui de créer une dynamique européenne d’intelligence économique et d’élaborer une ébauche de dispositif public de sécurité économique de l’Union.

http://www.puf.com/wiki/Que_sais-je:Les_politiques_d%27intelligence_%C3%A9conomique

Les politiques publiques d’intelligence économique ; 2008 ;
PUF Collection Que sais je ?
ISBN : 978-2&"-56537-6

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