--> Coronavirus : Crise annoncée, freins à la décision et surprise prévisible.
15 mar 2020
Coronavirus : Crise annoncée, freins à la décision et surprise prévisible.

La survenance de la crise sanitaire liée à la diffusion du coronavirus s’inscrit dans un cadre malheureusement connu : un rythme de plus en plus rapide de catastrophes à grande échelle, plus fréquentes et plus coûteuses en raison d’une exposition accrue des populations aux risques et un comportement humain à l’égard des risques qui n’incite pas les décideurs à prendre des mesures de sauvegarde en amont.

L’analyse du Milken Institute intitulée Overcoming myopia, learning from the BP Oil Spill and other catastrophes qui a été publié en octobre 2010 n’a pas pris une ride de même que les travaux de la délégation sénatoriale à la prospective sur les maladies infectieuses émergentes publiés en 2012.
Le lecteur pourra télécharger le rapport de la délégation sénatoriale mais je livre ces quelques lignes tirées de l’audition de présentation du rapport en juillet 2012.

A quelles tendances faut-il s’attendre demain ? Parmi les principales variables propices aux émergences, la concentration urbaine vient en bonne place. Les mégapoles, de plus en plus nombreuses - 15 % de la population mondiale vit dans des bidonvilles - multiplient les possibilités de recombinaison et de mutation. Viennent ensuite les pratiques agricoles - déforestation, élevage intensif, déplacements - et les échanges de marchandises. On sait que c’est par la voie de containers que l’Aedes albopictus, vecteur de la dengue et de la fièvre jaune, a fait son apparition dans le sud de la France, sans demander de visa...
Autre facteur, la multiplication des transports aériens. Un scénario hypothétique de l’organisation mondiale de la santé (OMS) montre qu’un virus de la fièvre jaune parti de Lagos peut en un rien de temps se diffuser dans toutes les grandes villes du monde. On fait aujourd’hui dans la journée le trajet vers les États-Unis qui représentait autrefois des mois de navigation. Les déplacements de population liés à l’intensification des conflits jouent également leur rôle : souvenons-nous des 300 000 morts de choléra du camp de Goma, au Rwanda. Comme joue son rôle, que l’on mesure mal, le changement climatique. ....Tous ces facteurs ont contribué à l’émergence des maladies infectieuses de ces dernières années, en particulier celles qui sont causées par des virus. Le facteur prévalent varie selon l’infection. Pour la coqueluche, le VIH et la syphilis, par exemple, ce sont les changements démographiques et de comportements : fin de la vaccination, relâchement des comportements de protection... Pour le choléra et la tuberculose, le facteur prévalent reste la précarité. On l’a vu à Haïti, où le vibrion cholérique s’est diffusé par les effluents : les eaux usées, non évacuées, entrent en contact avec les eaux consommées, et l’épidémie se propage. Quant à la grippe saisonnière et au H5N1, ce sont les voyages qui constituent le principal facteur de propagation.
Nous avons recensé les travaux prospectifs, parmi lesquels il faut relever l’étude du Haut conseil de la santé publique de 2010, la réflexion prospective de l’Inra sur les maladies infectieuses animales, l’exercice de prospective, modèle du genre, du gouvernement britannique, qui a rassemblé plus de 300 experts dans une approche interdisciplinaire pour réfléchir aux scénarios du futur, celui de la Chine, mené après l’épisode de la grippe aviaire, celui de l’Organisation économique de la zone Asie-Pacifique.
Décrire, cependant, toute la combinatoire des scénarios reste un exercice impossible. Charles Nicolle, dans son Destin des maladies infectieuses, le pressentait déjà, en 1926 : « Il y aura donc des maladies nouvelles. C’est un fait fatal. Un autre fait, aussi fatal, est que nous ne saurons jamais les dépister dès leur origine. Lorsque nous aurons notion de ces maladies, elles seront déjà toutes formées, adultes pourrait-on dire. Elles apparaîtront comme Athéna parut, sortant toute armée du cerveau de Zeus. Comment les reconnaîtrions-nous, ces maladies nouvelles, comment soupçonnerions-nous leur existence avant qu’elles ne revêtent leurs costumes de symptômes ? »

La crise actuelle met en exergue la panoplie habituelle des biais cognitifs qui occasionnent une myopie des décideurs mais aussi des populations qui sont enclines à se forger un code de conduite en décalage avec la réalité du risque. Ces biais sont à minima au nombre de six : l’optimisme qui va conduire à sous-estimer le risque avec en corollaire la prégnance de l’état d’esprit faisant dire « cela ne m’arrivera pas ». Les divergences entre analystes et décideurs. Les premiers peuvent fournir des analyses divergentes ou incomplètes et les seconds ont souvent tendance à préférer se baser sur les estimations les plus accommodantes avec leurs objectifs. Le troisième biais est économique car les bénéfices des actions de prévention sont sous-évalués pour la simple raison que les dépenses dont les effets ne peuvent être mesurés à court terme sont souvent différées. Le quatrième réside dans l’ignorance des interdépendances car pour des crises profondes certaines mesures de protection nécessitent une entreprise collective pour être efficiente ce qui est toujours compliqué à obtenir. Autre biais : l’incapacité à tirer des leçons des catastrophes passées car de manière collective nous avons tendance à occulter les moments difficiles. Le dernier biais est la cécité mimétique. Même quand les décideurs passent à l’action et refusent le statuquo, ils ont tendance à s’aligner sur d’autres décideurs sans prendre la peine de s’engager dans un processus complet d’analyse pour s’assurer que cet alignement convient.

La crise du coronavirus est bien à ce titre une « surprise prévisible ». Si je reviens sur le travail de la délégation sénatoriale de 2012, la lecture du rapport montre que ses travaux s’étaient eux même appuyés sur une note de prospective réalisée par l’Institut national de la recherche agronomique (INRA) en 2005 sur le thème : « Santé des plantes et des animaux, maladies émergentes, épidémiologie », un rapport de 2010 du Haut Conseil de la santé publique intitulé « Les maladies infectieuses émergentes : état de la situation et perspectives » et trois rapports parlementaires : celui de la commission d’enquête de l’Assemblée nationale sur la campagne de vaccination contre la grippe A (H1N1) de 2010, et ceux de l’OPECST de 2010 et 2011 : Face à la grippe A(H1N1) et la mutation des virus, que peuvent faire chercheurs et pouvoirs publics ? » (2010) et enfin « Risque épidémique et biologique » publié en 2005.
J’avais déjà écrit dans ce blog que traiter une crise conduit à l’humilité. La prégnance des facteurs humains est telle que nous devons avoir conscience que chacun d’entre nous recèle une parcelle d’énergie qui nous permet d’avancer vers de nouvelles frontières tout en gérant des risques collectifs mais nous produisons aussi des freins venant contrebalancer le désir d’action. Ce positionnement n’est pas sans influence sur le travail et l’organisation des pouvoirs publics confrontés de plus en plus à une crise de légitimité s’ils ne prouvent pas aux citoyens qu’ils savent se gouverner avant de prétendre les gouverner. La gestion de crise est à ce titre un indicateur bien pratique de cet indice de légitimité sur lequel les pouvoirs publics devraient investir de plus en plus fortement.
Cette difficulté a parfaitement été identifiée par Paul Ricœur dont les écrits révèlent que le « vouloir vivre » exprimé par chacun est transféré sur l’État qui le rend plus fort. La désappropriation des individus rend légitime l’État mais le fragilise quand resurgit l’individualisme et avec lui le doute dans les institutions. L’histoire nous a toujours montré que l’effondrement ne peut être empêché par une quelconque législation si par malheur se dérobe le socle de légitimation.

En savoir plus :
Délégation sénatoriale à la prospective
Rapport sur les maladies infectieuses émergentes http://www.senat.fr/rap/r11-638/r11-6381.pdf
A propos de l’article du Milken Institute : Overcoming myopia, learning from the BP Oil Spill and other catastrophes http://www.gerard-pardini.fr/spip.php?article27
Site du Milken Institute
https://milkeninstitute.org/events/global-conference-2020

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