--> Comprendre les crises : Coronavirus (2) Pandémie, éthique et théorie de la disponibilité
13 avr 2020
Comprendre les crises : Coronavirus (2) Pandémie, éthique et théorie de la disponibilité

J’avais participé en 2006 et 2007 aux travaux de l’espace éthique sur les pandémies qui avait été mis en place à l’APHP par Emmanuel Hirsch, professeur d’éthique médicale à l’université Paris-Sud suite à l’épisode de grippe H1N1.
L’un des sujets traités concernait la légitimité des législations d’exception pour faire face à des crises majeures constituant des épreuves de survie pour les démocraties.

Les articles qui ont été publiés alors sont toujours d’actualité.
La prise de mesures d’exception peut intervenir sans remettre en question le fondement de la légalité républicaine qui est de veiller sur les libertés individuelles.
La transgression du droit s’analyse selon deux types de rapports : la relation entretenue entre État et législation ; la relation entre exercice du pouvoir et morale.
La légitimité de sauver des vies interroge directement le corpus des libertés. L’émancipation du pouvoir de la loi dans une situation exceptionnelle peut être acceptée si la conservation de l’État, garant des libertés, est en jeu. Une crise mettant en jeu l’État démocratique justifie le déplacement du curseur du niveau d’exercice des libertés. Plus la crise est grave ou susceptible de l’être, plus les prérogatives du pouvoir exécutif seront accrues.
La légitimité de cette extension des pouvoirs se justifiera a posteriori. Ce débat ne peut être abstrait sous peine d’être artificiel. Il pose également la question de la frontière entre politique et éthique. Seule l’analyse des circonstances et non un débat philosophique a priori permet de définir précisément si la contrainte a été exercée « légitimement » et « légalement »  : soit les décisions prises s’inscrivent dans le cadre d’une réglementation d’exception, soit le retour au fonctionnement normal de la société entraîne la validation a posteriori de décisions qui n’auraient pas été envisagées avant la crise.
Plus on est éloigné du pouvoir, plus l’exigence d’éthique peut s’affirmer sans entrave, puisque la personne qui affirmera la nécessité de morale n’aura pas à arbitrer entre ses principes et la nécessité de prendre une décision qui aura des répercussions collectives.
Une pandémie ne peut qu’alimenter un vif débat entre éthiques de la conviction et de la responsabilité. Nous voyons bien comment en 2020 est réveillée l’idée de « mal absolu », véhiculée dans l’inconscient collectif depuis la grande peste du moyen âge.
Cette force de l’idée de mal est colossale car si elle permet à l’homme d’affirmer sa puissance en luttant avec les technologies qu’il maîtrise contre les conséquences de ce mal, elle rend aussi visible et palpable également sa faiblesse, avec son cortège de peurs, de négations, de compromissions inhérentes à toute situation où chacun est en danger.

Notre analyse de 2006 était que la survenance d’une pandémie mettrait à mal notre conception de la gestion de crise.
Une pandémie a comme particularité de compliquer fortement la prise de décision. La gestion des dimensions éthiques, économiques et sociales confrontée à la difficulté de la communication et à la gestion du temps constitue un mélange explosif entre les mains des décideurs publics.
Si le fondement de la crise est la nécessité d’une prise de décision dans l’urgence, cette définition aura du mal à s’appliquer à une situation s’étalant sur des mois.
La sortie de crise est difficilement prévisible en raison de la multiplicité et de la volatilité des facteurs à prendre en compte. Face à une crise longue, le sentiment « d’évidente nécessité » peut rapidement créer un sentiment de rejet du pouvoir exécutif si d’une part les mesures d’exception perdurent et d’autre part si la vie économique s’effondre créant « une crise dans la crise ».

Sans convaincre que la préservation de la vie constitue l’unique finalité des décisions prises et à prendre, l’autorité publique sera rejetée. Deux choses sont à surveiller : ne pas abuser les citoyens sur la réalité de la menace et communiquer de manière efficace ….
Dans ce même blog, le lecteur pourra trouver également un article sur « Disponibilité, émotion et risque » qui est l’intitulé du chapitre 13 de l’ouvrage du prix Nobel de l’économie, Daniel Kahneman « Système 1, systéme2, les deux vitesses de la pensée » publié en 2011.

La lecture de ce chapitre clé de l’ouvrage de Kahneman est éclairant sur le risque des prises de décision désastreuses polluées par des émotions. Il serait dommage qu’en 2020 que les avancées scientifiques de l’économie comportementale ne soient pas intégrées dans la prise des décisions complexes qui seront indispensables à la bonne gestion de la crise mais il faut le faire en les rendant acceptables à l’entendement de chacun.
Il existe bien sûr un risque de dévoiement qui ferait que nous dériverions vers un moderne mais toujours monstrueux Léviathan capable de réguler les sentiments humains au nom d’une aspiration légitime à un bonheur. Ce sera la force des démocraties et de leurs décideurs que de rejeter cette dérive qui serait mortifère. Kahneman rappelle aussi une constante souvent oubliée : « Le monde que nous avons en tête n’est pas une réplique exacte de la réalité » Cela s’applique aussi aux décideurs même s’ils feignent de disposer des moyens pour s’affranchir de ce constat.

En savoir plus
https://www.espace-ethique.org/sites/default/files/pandemique_1.pdf
https://www.espace-ethique.org/sites/default/files/pandemique_2.pdf
Article de Gérard Pardini : Les veilleurs de l’avant, Préserver notre espace démocratique in Revue Pandémique 2 page 47
Apport de l’économie comportementale » extrait des Conférences TED 2010 (Technology, Entertainment, Design) ; Daniel Kahneman : L’énigme de l’expérience et de la mémoire.

http://www.ted.com/talks/lang/fr/daniel_kahneman_the_riddle_of_experience_vs_memory.html

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