--> Comprendre les crises (58) Mettre fin à la confusion des concepts : Danger de l’expression « démocratie sanitaire »
21 jui 2020
Comprendre les crises (58) Mettre fin à la confusion des concepts : Danger de l’expression « démocratie sanitaire »

La pandémie COVID 19 a favorisé de nombreux débats de philosophie politique autour de la souveraineté, du nationalisme, du libéralisme, de l’obéissance, de la révolte, pour ne citer que les principaux thèmes de réflexion.
De tels débats sont salutaires car ils ont révélé au grand jour la confusion qui règne dans les idées.
La famille de pensée dite « écopolitique » montre les difficultés à penser un « monde d’après » qui peut être n’adviendra pas.
Certains penseurs sont persuadés que le rapprochement entre écologie et politique est inéluctable car tout est voué à être écologie. Pourquoi pas après tout si l’on se place dans la perspective d’un monde régi par une même pensée.
Néanmoins la réalité est qu’il existe des concepts fondamentaux à manier avec précaution.
La démocratie en fait partie. Comme l’écrit justement Pierre Bouretz, dans l’article « Démocratie » du Dictionnaire constitutionnel, l’expression cache déjà « une association complexe entre le terme et la réalité ». La démocratie moderne est un lien social combinant une défense intransigeante de la liberté avec l’égalité tempérée par la fraternité qui est le garde-fou permettant de refuser des avantages toujours plus grands à certains s’il n’est pas possible d’en faire profiter des catégories moins favorisées. Mais la démocratie est aussi plus que ce lien social, c’est une idée partagée par les individus composant les peuples qui s’en réclament. C’est au nom de cette idée partagée que les citoyens acceptent malgré leurs différences et leurs divergences un lien commun et un espace pour trancher pacifiquement entre leurs revendications.
C’est ainsi une aventure commune, celle « du droit d’avoir des droits » pour reprendre la belle expression d’Hannah Arendt.
Tout ce qui peut pervertir cette construction est à bannir.
C’est pour cela que parler de « démocratie sanitaire » est à mon sens dangereux. Que va-t-on mettre dans l’expression ? La définition utilisée par les ARS qui l’emploient pour décrire le dispositif de participation citoyenne aux politiques de santé ?
Celle d’autres professionnels de santé qui y voit le premier maillon de la relation de confiance qui lie le patient et son soignant ?
La « démocratie sanitaire » vue sous ce prisme n’est qu’une expression à la belle sonorité qui vient s’inviter dans le débat sur les défaillances du système de santé.
« Démocratie sanitaire » est le cheval de Troie qui permettra un jour de justifier la perte définitive de certaines libertés au nom de la sauvegarde de la santé humaine. Une mesure de confinement serait ainsi un acte de démocratie sanitaire alors qu’elle n’est qu’un acte de police administrative. Restreindre les libertés pour sauvegarder un mode de vie ou la vie tout court est un acte politique avant d’être une mesure de police. Utiliser une expression comme « démocratie sanitaire » sans réfléchir aux fondements de la pensée politique qui ont conduit à ancrer l’idée de démocratie revient à banaliser la restriction des libertés et la liberté tout court.
Je ne suis même pas certain que ceux qui emploient le terme soient remontés aux origines du débat sur la cité. La démocratie sanitaire ouvre grande la porte vers un Léviathan moderne à qui nous confirions sans débat notre paix et notre défense.
Alors parlons plutôt de concertation avec les patients ou de politique participative mais surtout pas de démocratie sanitaire.

En savoir plus : Articles démocratie in Dictionnaire constitutionnel PUF et Dictionnaire d’éthique et de philosophie morale PUF
Hobbes : Léviathan ; Folio essais ;

Partager cet article