--> Comprendre les crises (62) L’exemple du Haut-Karabakh
23 nov 2020
Comprendre les crises (62) L’exemple du Haut-Karabakh

Avertissement : le contenu de cet article ne peut en aucun cas être interprété comme une prise de position sur le conflit en cours.

Ce blog présente de nombreux exemples montrant la puissance destructrice des biais cognitifs dans la prise de décisions ou dans l’abstention d’agir. Les exemples relatés concernent le plus souvent des catastrophes naturelles ou la relation de surprises prévisibles non prises en compte et qui vont conduire à un désastre.
La crise du Haut-Karabakh qui s’est déroulée en octobre:novembre 2020 pour son épisode paroxystique, est l’occasion d’identifier une nouvelle fois les facteurs qui vont immanquablement conduire à une crise.
Nous allons une nouvelle fois retrouver le biais d’optimisme qui va ancrer chez des décideurs la certitude qu’un événement ou une situation ne se produira pas ou sera maitrisé quoi qu’il arrive. Ce facteur est souvent combiné avec le fait qu’un décideur avec ou sans l’aide d’experts privilégiera, (sciemment ou non) les estimations les plus accommodantes avec ses objectifs.
Cela vient s’ajouter au constat que souvent les leçons de l’histoire sont oubliées car le secret espoir qu’une même cause ne produira pas toujours les mêmes effets vient polluer la prise de décision.
De la même façon, nous pouvons facilement nous persuader de la stabilité d’un environnement alors que celui-ci a évolué et se retrouve bien différent de celui qui a justifié une ancienne prise de position.....Et cela ne nous empêchera pas de la reproduire alors qu’elle est inadaptée.
J’ai relaté plusieurs fois dans ce blog les travaux du Milken Institute et plus particulièrement ceux publiés en 2010 concernant leur analyse de la catastrophe de la plateforme BP Deep Horizon, dans le golfe du Mexique.
Nous retrouvons tous les ingrédients de cette analyse dans la relation que nous avons de la crise entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan.
Premier biais : l’Arménie qui doit se retirer du Haut-Karabakh a cru son armée « invincible » car protégée par la ligne de défense installée à la frontière à la suite de la victoire obtenue contre son voisin en 1994.
Second biais : la certitude que la Russie, disposant d’une base militaire en Arménie interviendrait alors que le traité de sécurité collective signé en 2002 ne concernait formellement que le strict territoire de l’Arménie et non le Haut-Karabakh.
Troisième biais : l’optimisme a été renforcé par l’occultation des événements qui se produisent dans la région depuis 2006 et qui démontraient que l’Azerbaïdjan était déterminé à intervenir par la force et ne s’en cachait pas. Les signaux Russe montrant que leur intervention ne serait pas acquise ont été ignorés au prétexte que l’amitié ancestrale russo-arménienne serait supérieure à tout autre relation que la Russie pouvait entretenir avec l’Azerbaïdjan.
Cela est résumé par la formule d’un des anciens négociateurs arméniens devenu chercheur dans une université américaine : « nous n’avons pas voulu écouter ; ni les azerbaïdjanais quand ils nous disaient qu’ils referaient la guerre, ni la Russie quand elle nous prévenait qu’elle ne nous secourrait pas… ».
Quatrième biais : l’aveuglement encouragé par les prises de position de la diaspora arménienne qui n’est pas présente pour analyser la réalité de la situation mais qui a milité pour la prise de positions radicales plus justifiées par la projection d’un idéal inatteignable que par une vision de long terme de prospérité de leur nation. Si l’on ajoute à cela l’effet de surprise d’une offensive massive qui n’avait pas été imaginée crédible et les jeux habituels des puissances dans un contexte pour le moins instable avec une Turquie préoccupée par des affirmations de puissance, tous les ingrédients étaient réunis pour une crise dans laquelle l’Arménie est aujourd’hui perdante.

Cette affaire est aussi une illustration de la théorie des jeux qui est souvent fort utile à utiliser pour définir une stratégie. Dans le cas présent, le jeu ne s’est pas déroulé à information complète car l’un des joueurs a mésestimé ses possibilités d’action et celle de l’autre joueur de même que les gains attendus à ne pas évoluer n’ont pas été suffisamment évalués ainsi que la motivation profonde d’un voisin qui n’a jamais oublié que 600 000 de ses ressortissants avaient dû quitter la zone de crise lors du précédent conflit.

En savoir plus
Milken Institute : Overcoming myopia, learning from the BP Oil Spill and other catastrophes
http://www.gerard-pardini.fr/spip.php?article27
Site du Milken Institute :
https://milkeninstitute.org/events/global-conference-2020
Sur la théorie des jeux :
Gaël Giraud, La théorie des jeux, Flammarion, coll. « Champs Essai », octobre 2009, 3e éd.
Pour avoir une information synthétique sur la crise du Haut-Karabakh : dossier publié dans le quotidien Le Monde dans l’édition des 22 / 23 novembre 2020.

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