--> Comprendre les crises (1) <br/> Lire ou relire René Girard
12 fév 2012
Comprendre les crises (1)
Lire ou relire René Girard

J’ai choisi René Girard pour ce premier article. Je vois Satan tomber comme l’éclair, publié en 1999, livre une lumineuse fresque de la théorie de l’homme face à son destin.

« Lentement mais irrésistiblement sur la planète entière, l’emprise du religieux se desserre. Parmi les espèces vivantes dont le monde menace la survie, il faut compter les religions. Les plus petites sont mortes depuis longtemps, les plus grandes se portent moins bien qu’on ne le dit, même l’indomptable islam, même l’innombrable hindouisme. Dans certaines régions, la crise est si lente qu’on peut encore nier son existence sans trop d’invraisemblance mais cela ne durera pas. La crise est partout et partout elle s’accélère mais à des rythmes différents. Elle a commencé dans les pays les plus anciennement christianisés et c’est là qu’elle est le plus avancée… Les religions les plus vulnérables, de toute évidence, sont les plus intransigeantes et en particulier celle qui fait reposer le salut de l’humanité entière sur le supplice d’un jeune juif inconnu, il y a deux mille ans à Jérusalem »
René Girard nous livre une démonstration qui montre que la singularité et la force du christianisme réside dans la puissance révélatrice d’une mort librement consentie alors que les autres divinités se fondent des héros mythiques et occultent la violence. Il pointe également avec force ce qui a toujours produit mort et désastre : le désir de posséder ce qui appartient à autrui. Le christianisme, nous dit Girard, a renoncé à énumérer la liste de ce qui provoque le désir de s’en emparer. Sa formulation de l’interdit devient universelle en désignant « le prochain » qui est toujours présent et dont on souhaite ce qui est à lui. « Pour maintenir la paix entre les hommes, il faut définir l’interdit en fonction de cette redoutable constatation : le prochain est le modèle de nos désirs… »

Sa comparaison de l’explication des violences est également lumineuse. « Ou bien la violence passe pour divine, et ce sont les mythes, ou bien on l’attribue à la nature humaine, et c’est la biologie, ou bien on la réserve à certains hommes seulement (qui font d’excellents boucs émissaires), et ce sont des idéologies, ou bien encore on la tient pour trop accidentelle et imprévisible pour que le savoir humain puisse en tenir compte : c’est notre bonne vieille philosophie des Lumiéres… La révélation chrétienne éclaire non seulement tout ce qui vient avant elle, les mythes et les rituels, mais aussi tout ce qui vient après, l’histoire que nous sommes en train de forger, la décomposition toujours plus complète du sacré archaïque, l’ouverture sur un avenir mondialisé, de plus en plus libéré des servitudes anciennes mais privé, du même coup, de toute protection sacrificielle… »

Le christianisme nous montre clairement deux types de paix nous démontre René Girard : La première est celle proposée par Jésus à l’humanité. Si simples qu’en soient les règles, elle surpasse l’entendement humain, pour la bonne raison que la seule paix connue de nous est la trêve des boucs émissaires –la paix telle que le monde la donne - C’est la paix des puissances et des principautés, toujours plus ou moins « satanique » Le Christ ne peut apporter aux hommes la paix vraiment divine sans nous priver au préalable de la seule paix dont nous disposons. C’est ce processus forcément redoutable que nous sommes en train de vivre.

Finalement, nous dit Girard, nous assistons à un retour en force de la pensée mythique. Un même groupe humain est capable d’éliminer des individus soupçonnés de provoquer leurs maux, mais ils peuvent aussi bien adorer les mêmes quand le groupe est apaisé ou réconcilié (ou que la prospérité revient)… Finalement, explique Girard, ce sont les désordres caractéristiques des groupes humains qui paradoxalement en s’aggravant de plus en plus fournissent aux hommes le moyen de se donner des formes d’organisation qui surgissent en quelque sorte de la violence paroxystique et y mettent fin. En quelques sortes les crises que nous connaissons ont un effet réconciliateur mais en refusant le réel « dogme numéro un de notre temps » nous perpétuons l’illusion mythique originelle et nous accélérons notre course vers le chaos.

Ces quelques lignes sont insuffisantes pour révéler la richesse du texte de Girard. Lire ou relire Je vois Satan tomber comme l’éclair donne les clés de compréhension des crises majeures et de la difficulté de les gérer. Les surprises prévisibles, les biais cognitifs que nous tentons de réduire ne peuvent bien s’appréhender qu’avec une lecture attentive de la démonstration de Girard. Quand il décrit les emballements mimétiques et qu’il nous montre que nous sommes le plus souvent des faux témoins inébranlables, incapables de percevoir la vérité, nous comprenons au moins que notre tâche et les défis à relever sont immenses et que les réponses que nous proposons sont rarement à la hauteur...

Cet article est le premier d’une série qui vise à faire découvrir ou redécouvrir des auteurs majeurs dont la pensée nous aide à comprendre un monde qui évolue très vite et qui produit de plus en plus de crises. Cette course vers un effondrement est inéluctable mais depuis quelques années nous avons choisi de l’accélérer.

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