--> Comprendre les crises (75) L’UKRAINE
16 jan 2022
Comprendre les crises (75) L’UKRAINE

L’actuelle crise ukrainienne avec les risques de conflit armé qu’elle peut générer met en avant les principaux ressorts qui sous-tendent les crises majeures quelles qu’en soit la thématique, économique, naturelle ou géopolitique pour le présent cas.

Plusieurs articles de ce blog traitent la question et montrent la récurrence de l’incapacité à résoudre des problèmes dont on pouvait imaginer pourtant que les données étaient connues (ou pouvaient être connues sans difficulté) des décideurs. Par exemple les travaux de Jared Diamond aboutissent à identifier 4 catégories de facteurs qui vont perturber ou empêcher la prise d’une bonne décision collective : Ne pas parvenir à anticiper un problème avant qu’il ne survienne ; échouer à percevoir le problème, percevoir le problème mais adopter une mauvaise approche de résolution est mauvaise et enfin échouer complétement à régler le problème.
Tout cela se combine aussi avec la difficulté qui surgit souvent d’adopter un comportement rationnel. br/>
L’intrusion de l’irrationnel revêt de multiples formes. Par exemple le comportement d’une minorité guidé par la seule satisfaction d’intérêts personnels alors que ce comportement est visiblement contraire à la majorité. Cela peut être aussi la défense de valeurs auxquelles les décideurs ou les individus tiennent fortement alors même que ces valeurs n’ont plus de sens. Cela se vérifie particulièrement dans des situations de conflit. C’est par exemple s’engager dans un conflit ou réaliser une action dictée au nom de valeurs tout en sachant que cela ne peut qu’échouer. Traiter la situation en Europe Centrale ne mobilise pas la même analyse selon que l’on est Chinois, Américain ou Européen. Les deux premiers sont à grande distance du théâtre du conflit, ce qui n’est pas le cas de l’Allemagne, composante centrale de l’Union européenne.
Pour comprendre ce qui se passe dans cette zone, il faut absolument disposer des clés pour décoder le comportement de la Russie. La revue le Grand Continent vient opportunément de publier la traduction française de deux textes fondamentaux. Le premier a été écrit en 1988 par l’ancien ministre russe des affaires étrangères Evgeny Primakov. Le second a été écrit en 2019 par Vladislav Sourkov qui a été conseiller des présidents Eltsine puis Poutine. Ce texte a été intitulé « L’État long de Poutine » et délivre plusieurs messages sur la ligne politique de l’actuel dirigeant du Kremlin.
Sourkov part du drame de Beslan, en 2004 en Ossétie du Nord qui avait conduit à un assaut des forces russes dans le théâtre de la ville pour libérer plus de 1000 otages détenus par des activistes tchétchènes. L’assaut aboutira à un bilan particulièrement lourd et sanglant car plus de 300 otages dont une majorité d’enfants furent tuées et plus de 800 blessés. Le président Russe justifia sa décision par « l’absence de choix » car pour lui adopter une autre option que l’assaut aurait équivalu à négocier avec des terroristes et donc affaiblir significativement la souveraineté russe sur l’ensemble du territoire.
La position de Sourkov est que l’illusion du choix est une perversion des démocraties occidentales qui au final renoncent à leurs valeurs pour préserver des positions de consensus ou de compromis qui in fine leur seront défavorables. Selon Sourkov, Poutine assume totalement d’incarner le rôle d’un dirigeant d’empire autoritaire, car ce choix est un choix profond de la société russe. Le modèle n’est donc pas imposé par les dirigeants et ces derniers doivent assumer de défendre ce choix de société. Il y aurait une « prédestination » de la Russie à rassembler les terres russes depuis le XIIIe siècle ce qui conduit à une unité de long terme de la géopolitique russe avec les quatre principaux modèles étatiques identifiés par leurs créateurs : l’État d’Ivan III (Grande-Principauté/Tsarat de Moscou et de toutes les Russie, XVe – XVIIe siècles) ; l’État de Pierre le Grand (Empire russe, XVIIIe – XIXe siècles) ; l’État de Lénine (Union soviétique, XXe siècle) et l’État de Poutine (Fédération de Russie, XXIe siècle). Cela explique l’aversion russe pour toutes les doctrines appelant à la dilution de la souveraineté nationale dans de grands ensembles politiques et économiques. Pour les russes, l’Union européenne porte en elle les germes de son effondrement. Sourkov fait l’impasse sur tout ce qui peut démontrer l’intérêt de poursuivre le développement de valeurs telles que le bien public et son corollaire la lutte contre la corruption et la réduction des inégalités pour aboutir à des sociétés de tolérance et d’apaisement qui demeurent les fondamentaux des régimes démocratiques traditionnels. Néanmoins nous ne pouvons ignorer les objectifs de la Russie, comme d’ailleurs ceux des autres grands systèmes de puissance. Le seul moyen de disposer de marges de manœuvre est bien de continuer à poursuivre la construction européenne sans naïveté et sans renoncement aux fondamentaux qui ont contribué à la survie des États qui la composent et qui ont résisté aux épreuves des guerres mondiales.
Ignorer les signaux donnés par ces textes de fond ne peut que contribuer à nous entrainer dans une crise complexe dont les effets ne pourront être que désastreux pour notre système de valeurs. Les analystes du Grand Continent rappellent aussi fort opportunément que le modèle vanté par Sourkov repose in fine sur un seul homme et que la confiance des citoyens donnée à un seul ne peut que s’éroder et disparaître ….

En savoir plus :
Lire le texte sur la doctrine Primakov :
https://legrandcontinent.eu/fr/2017/11/08/la-doctrine-primakov/?mc_cid=d3dccdb7a0&mc_eid=024943ce4c#easy-footnote-bottom-1-6201
Lire L’État long de Poutine
https://legrandcontinent.eu/fr/2019/10/13/letat-long-de-poutine/

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