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01 fév 2012
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Découvrir le début du premier chapitre
En mer, Janvier
Le Linamora, vieux cargo vraquier avait quitté Hakodate, depuis trente-six heures. Hector, depuis l’appareillage était enfermé dans sa cabine. Le navire roulait depuis la sortie du port. Des vagues vertes aux entrailles blanches s’écrasaient sur la coque et éclataient en panaches de bulles, éclaboussant le hublot qui éclairait sa couchette. Il ne souffrait pas vraiment du mal de mer, mais son estomac était noué. Le dîner de la veille, pris dans le carré des officiers imprégné de l’odeur mêlée du mazout et du graillon avait eu raison de son appétit. Un sandwich caoutchouteux, avalé solitairement dans son réduit, avait contenté son estomac. La lecture du seul roman trouvé à bord, certainement oublié par un passager précédent, « Le vieil homme et M. Smith » s’était révélée périlleuse pour sa bile. Les oscillations du navire étaient de plus en plus pénibles à supporter Il s’était pourtant réjoui de cette trouvaille quelques heures avant. Embarqué par hasard sur le Linamora, le livre abandonné lui avait fait oublier qu’il ne lui restait plus que 200 dollars après avoir payé son passage. M. Smith, le héros, produisait des faux yens à la pelle. Hector ferma le yeux et s’endormit en plein milieu d’une poursuite éperdue après un nuage de billets de banque.
Le coup de boutoir d’une vague dans la coque le réveilla en sursaut. L’horloge cerclée de cuivre au-dessus de la porte de la cabine indiquait quatre heures. – Trois heures de sommeil…c’est mieux que la nuit dernière- Il jeta un œil par le hublot, les rares lumières du cargo s’accrochaient à l’écume bondissante. Fugitivement, un éclat se reflétait dans les cristaux de sel collés à la vitre sale. Sans les trépidations de la machine, qui témoignait d’une vie, on aurait pu croire le cargo errant, abandonné de tout équipage. Hector suait abondamment. Cette impression d’être seul à bord lui oppressait la poitrine. Les traversées maritimes de son enfance étaient peuplées, la nuit, du claquement des portes des coursives, des conversations dans les cabines voisines, des bruits de chasse d’eau et d’annonces de manœuvre dans des haut-parleurs nasillards. Ce soit, il était seul. L’explosion des vagues et les vibrations hoquetantes de l’hélice ne suffisaient pas à calmer sa douce angoisse. Ce n’était d’ailleurs pas vraiment une angoisse qui l’étreignait mais une sensation de vide l’empêchant de structurer ses pensées. Cela l’agaçait prodigieusement, la seule action qui lui demeurait accessible était de compter. Il commença par vérifier les divisions en minutes du cadran de l’horloge : quarante-huit petits traits noirs et douze plus épais. Les vis en laiton étaient plus nombreuses. Cet inventaire l’occupa une bonne demi-heure. Allongé depuis sa couchette cinquante-sept étaient visibles, plus deux emplacements vides dans l’encadrement métallique de la porte. Ce fut ensuite l’examen du linoléum graisseux qui couvrait le sol. Triste comme un lino de couloir d’hospice, les bubons de la brûlure des mégots et des traînées de goudron dessinaient l’orographie de la crasse. Son relevé l’occupa quelques minutes. Les images de précédents passagers naissaient comme dans un bain argentique. Hector les imaginait barbus, les doigts et les dents jaunis. L’apparition dans ce défilé de barbus du capitaine Haddock stoppa son vagabondage mental. Enfin, le petit jour pointait après d’innombrables périodes d’éveil et de somnolence. La tempête avait diminué d’intensité. La tenaille qui enserrait son esprit avait lâché prise. Une odeur de café pénétra dans la cabine. Sa montre indiquait six heures. En ouvrant la porte de la cabine, il manqua heurter un marin philippin Ce dernier grogna sans daigner le regarder. –Tous le mêmes- grommela Hector. Gabarits identiques, sans âge, les yeux vides, les six philippins du bord servaient de souffre douleurs. Rabroués par les officiers de pont pendant les manœuvres, soumis aux hurlements des ordres, ils avaient abdiqué toute fierté. Hector avait assisté, met de stupeur à l’engueulade mémorable d’un des « boys » préposé au service du carré. Le malheureux avait servi un café trop chaud à l’officier mécanicien qui d’un revers de main lui avait fendu la lèvre. L’autre était parti courbé, sans un mot. Hector allait s’excuser d’avoir gêné le marin dans la coursive, furieux contre lui-même d’être resté passif lors de l’algarade, mais le Philippin avait déjà tourné au coin de la coursive. Hector entra dans la salle de douches, en face de sa cabine, se déshabilla rapidement. La température ambiante n’y était pas très élevée. Son corps était poisseux de la sueur accumulée pendant trois jours. Un morceau de savon jaunâtre décoré d’arabesques de poils traînait dans un coin du premier bac à douche. – Mieux que rien – grommela-t-il. Accrochée sur une patère, une serviette grise et rêche de lavages douteux le fit hésiter. Lui qui était si maniaque ! Il hésita une seconde à enjamber le carré de faïence. Le désir de retirer cette moiteur de son épiderme fut plus fort. En fermant les yeux, comme un gamin attendant une claque, il se glissa sous le pommeau fixe de la douche et tourna les deux robinets. Dans un hoquet, une première giclée d’eau bouillante jaillit sur son crâne. Il faillit hurler. Un coup de bélier salvateur, dans la tuyauterie annonça l’eau froide. En s’écartant prudemment, le mélange se stabilisa à une température plus compatible avec la sauvegarde de sa peau. Son premier geste fut de laver le savon afin de le débarrasser des poils. – Combien de culs a-t-il pu laver ? – soupira Hector, frottant consciencieusement le galet jaunâtre. Au bout de plusieurs minutes, sa taille avait diminué du quart, le rendant digne de toucher sa peau. L’eau giclait de façon désordonnée, un jet frappait la porte de la douche. Obligé de se tortiller pour profiter aux maximum du débit désordonné, il envisagea un instant terminer sa toilette par de l’eau froide, mais se ravisa en pensant à la ridicule taille de la serviette qui l’attendait. Rien du refuge douillet des grands draps de bain de son enfance. Sa dernière expérience de douche froide avait été plus conviviale. Une de ses amies pratiquait l’exercice chaque matin pour retarder l’effet de la pesanteur terrestre sur une poitrine qu’elle avait fort belle. Il n’avait pu se dérober à son invitation par fanfaronnade et surtout parce qu’elle tenait le flexible de la douchette. L’eau froide lui avait coupé le souffle et noué l’estomac, mais la douche ayant dégénéré en un torride corps à corps, la brûlure du froid lui avait parût un tribut acceptable. –« Tiens, c’est la seule fois en deux ans que je pense à elle- Il s’essuyait en même temps avec l’éponge crasseuse. – Il avait rompu quelques jours après cette douche car elle avait tenté le lendemain de le convaincre des bienfaits du lavement. - Mais comment diable s’appelait-elle ? – Depuis quelques mois, sa mémoire des noms était défaillante. Pour y pallier, il était contraint de se livrer à une gymnastique mentale à base d’associations d’idées. En superposant des lieux ou des situations avec le visage de la personne dont il cherchait le nom, il parvenait avec plus ou moins de rapidité au résultat. Cette déficience l’irritait au plus haut point. Une journée lui était parfois nécessaire pour produire le déclic de mémoire salvateur....

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