--> Comprendre les crises (81) Comprendre et reconquérir le territoire philosophique
26 jui 2022
Comprendre les crises (81) Comprendre et reconquérir le territoire philosophique

En septembre 2016, paraissait le n° 35 des Cahiers de la sécurité et de la justice dont le thème était : Terrorisme en France - Faire face. J’avais à cette occasion publié un article traitant de «  L’indispensable reconquête du territoire philosophique européen  » que je rendais indissociable du combat contre le terrorisme.
« Vivre avec » avait été également un dossier traité dans M, Le magazine du Monde, publié le 21 novembre 2015 dans la semaine qui a suivi les grands attentats parisiens. Sur le même thème, l’Union Européenne consacra en mars 2016 un rapport traitant de « l’Union dans un environnement mondial en mutation – un monde plus connecté, plus contesté et plus complexe ». La déclinaison des stratégies et notamment celles concernant la défense des peuples, des États, des sociétés et des valeurs de l’Union m’avait laissé sur un sentiment d’inachevé car rien n’était écrit concernant l’éducation alors que la diffusion des savoirs et des connaissances est au cœur des défis et combats du monde d’hyper crises dans lequel nous vivons. Certes ont été identifiés depuis des années les défis auxquels nous sommes confrontés comme les « les tentatives de révisionnisme visant à redessiner les frontières par la force et à remettre en cause, en infraction avec le droit international, un ordre mondial fondé sur des règles, le changement climatique, la croissance économique au ralenti, les vastes flux migratoires et de réfugiés…les évolutions technologiques dans les domaines de la recherche spatiale et de la cybernétique, la criminalité financière, la prolifération nucléaire et la course aux armements, la guerre hybride et asymétrique... ». Mais identifier les défis ne suffit pas car nous avons fait collectivement une impasse sur le « qui sommes-nous » au profit de privilégier le savoir sur « ce que nous sommes ».
Nous avons ainsi sacrifié la pensée grecque et réduit la force de l’Europe qui avait réussi à essaimer dans le monde entier une grille de lecture de la vie que la civilisation arabe a elle-aussi utilisée pendant des siècles. Cette pensée était un « ensemble ordonné des questions auquel une doctrine présentable se devait d’offrir des réponses, depuis la formation du monde jusqu’à l’origine de l’homme, de sa culture et de ses institutions » pour reprendre l’analyse de Jacques Brunschvicg et Geoffrey Lloyd dans la nouvelle édition de l’ouvrage « Le Savoir grec » publiée en 2011 aux éditions Flammarion.
J’écrivais que notre mauvaise compréhension du monde va de pair avec le délitement de cet enseignement, notamment en direction de ce qu’il est convenu d’appeler les élites. Le système représentatif, pierre de voûte des dispositifs démocratiques n’a pu résister bien longtemps aux coups de boutoirs de la diffusion massive de la « joie mauvaise » par les puissants réseaux d’information. En massifiant la banalité du mal sans que le spectateur n’y prenne part et avec de moins en moins de garde fous intellectuels, le mal gangrène aujourd’hui massivement nos sociétés.
Le même délitement de l’enseignement nous a aussi fait perdre de vue le fondement même du contrat qui permet la vie en société grâce à l’établissement de l’État.
Ce contrat n’est pas une fin en soi, il est réel pour peu qu’une forte majorité le croit utile et qu’il donne satisfaction. Là réside le socle de la démocratie et la puissance de l’État. Cette puissance n’est pas la violence car elle ne peut fonder durablement les rapports humains. C’est le satisfecit donné aux institutions qui est le rempart des sociétés démocratiques. L’État est limité par la puissance de chaque individu qui, si elle s’unit à chaque autre puissance individuelle, aura toujours le dessus contre l’arbitraire. L’histoire nous a toujours prouvé cette relation. Banaliser l’État en le contractualisant comme un objet commercial ne peut que le saper inéluctablement et le détruire, et par là contribuer à accélérer l’écroulement des sociétés.
Réduire le savoir, ne réduit pas les risques mais les aggrave. Nous avons accéléré le développement économique, la création de richesses, la connaissance scientifique avec les ruptures que constituent la maîtrise de l’atome et maintenant de la génétique. Cette accélération a été concomitante avec l’expansion des libertés individuelles mais au prix d’un profond malaise de nos sociétés qui deviennent de plus en plus instables.
Ce contexte crée des rivalités, du désir, des envies, qui sont les ingrédients de base du mal. Nous serions donc bien inspirés de redonner aux nouvelles générations les moyens de répondre aux quatre questions fondamentales que Socrate posait à ses interlocuteurs : De quoi s’agit-il ? Que cherches-tu au fond ? Que veux-tu dire au juste ? Comment sais-tu ce que tu viens de dire ?
Je ne peux que recommander la lecture de l’Histoire mondiale de la Philosophie que vient de publier en mai 2022, le philosophe Vincent CITOT, directeur de la revue « Le Philosophoire » aux éditions VRIN.
L’apport de cet ouvrage, pour qui veut comprendre notre monde actuel, me semble fondamental, car l’auteur en étudiant l’histoire de la philosophie dans huit grandes civilisations, montre que la nôtre, (l’Euro-occident) n’a pas achevé son cycle.
La pensée religieuse a été ainsi dominante aux époques archaïques, puis elle a peu à peu été supplantée par la philosophie qui a été une « façon neuve d’argumenter et de raisonner… en rénovant les dogmes et les traditions). La philosophie en se spécialisant dans de nombreux domaines (droit, morale, politique, vie des sociétés, etc.. a contribué à ce que ces spécialités développent une conscience d’elles-mêmes et deviennent des sciences. Cette période est celle pendant laquelle la science devient l’avant-garde de la production du savoir pour reprendre les termes de V. CITOT. Religion et philosophie ne cessent pas d’exister mais elles sont marginalisées et ne sont plus des dominantes de la compréhension du monde. La philosophie, clé de la compréhension, est-elle même passée de la période préclassique (la philosophie pratiquée dans l’horizon de la pensée religieuse), à la période classique quand elle s’affranchit de cette tutelle, puis postclassique quand elle est marginalisée par la science. La dernière période est celle de l’extinction avec la disparition de la civilisation mais avant, science et philosophie vont se fondre à nouveau dans le religieux au fur et à mesure que nous nous rapprochons de l’inéluctable effondrement civilisationnel.
Cette période, dont V. CITOT date le début dans les années 1980 se caractériserait par le fait que nous ne cherchons plus par exemple à fonder la justice « in abstracto » mais que nous préférons mettre en avant les injustices et les réparer. Cela explique beaucoup selon moi des positionnements actuels dans de nombreux domaines allant du droit international au droit fondamentaux. Les « grands récits » qui structuraient nos sociétés fondent comme neige au soleil au profit de la reconnaissance des individualités et des minorités, de la prévention, de la santé, de la sécurité…Nous sommes dans l’ère de la prévention des risques, de tous les risques, ce qui en soit n’est pas négatif, mais cela se fait par l’oubli des fondamentaux. Cela peut durer des dizaines ou centaines d’années, d’où l’intérêt de bien être conscient des forces et faiblesses de cette période qui est l’antichambre du retour au religieux, lui-même antichambre de la fin…V. CITOT conclut son travail en rappelant qu’il est impossible de savoir si ce mouvement peut être stoppé ou tout au moins ralenti car cela ne dépend pas, bien évidemment de la seule volonté des philosophes qui sont eux aussi totalement immergés et entrainés dans le courant civilisationnel.

En savoir plus :
Vincent CITOT, Histoire mondiale de la philosophie, une histoire comparée des cycles de la vie intellectuelle dans huit civilisations ; PUF, 2022.
Dans ce blog (2016)
Reconquête du territoire philosophique européen et combat contre le terrorisme
http://www.gerard-pardini.fr/spip.php?article82

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