--> Comprendre les crises (3) <br/> Lire ou relire Jared Diamond
25 fév 2012
Comprendre les crises (3)
Lire ou relire Jared Diamond

Effondrement

Le sous –titre de l’ouvrage est particulièrement éloquent « Comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie ». Publié en 2005 aux Etats-Unis et un an plus tard en France, l’ouvrage interpelle. Il n’est qu’à lire les réactions de certains intellectuels français qui se sont principalement focalisées sur le « néo malthusianisme » supposé de l’auteur pour en rejeter l’analyse. Au-delà de toute polémique, l’ouvrage de Diamond est intéressant car il est écrit par un biologiste de formation devenu géographe (JD enseigne à l’UCLA). Son analyse de la disparition de civilisations mais aussi de grandes catastrophes ne peut laisser indifférent. Sa liste des cinq grands échecs qui ont conduit à des effondrements complets de civilisation - Mayas, île de Pâques - ne peut être balayée. Les détracteurs de Diamond soutiennent que les 4 premiers échecs ne sont pas systématiquement reproductibles et en tout état de cause qu’ils ne peuvent s’appliquer à notre siècle. Pour mémoire, je rappelle que Diamond énumère en premier lieu une croissance démographique excédant les ressources disponibles, puis une diminution des terres arables, un état d’affrontement permanent dans la population pour obtenir des ressources de plus en plus rares et enfin un changement climatique significatif. Le cinquième échec, pour moi, le plus intéressant à étudier, est l’incapacité des gouvernants et des élites à résoudre les problèmes. Or cette incapacité transcende les siècles. L’histoire de l’humanité, nous rappelle Diamond, est jalonnée de négligences des problèmes à long terme ou même d’incapacité à les identifier.
JD tente une explication dans un chapitre intitulé : Pourquoi certaines sociétés prennent-elles des décisions catastrophiques ? (Chapitre 14 de l’édition française).
Il livre tout d’abord un constat d’humilité sur le système éducatif. Pour lui le schéma classique : l’enseignant transmet un savoir aux élèves et ces derniers absorbent les connaissances – est insuffisant à assurer un processus optimal. « L’éducation consiste aussi pour les élèves à transmettre des connaissances à leurs enseignants, à mettre au défi leurs préoccupations et à poser des questions auxquelles ils n’avaient pas pensé auparavant » Il pose aussi la question déconcertante de savoir pourquoi des sociétés ont connaissance de risques et ne prennent pas, ou mal des mesures correctrices ? C’est bien là que réside la question centrale de l’échec de la prise de décision en groupe. Elle a bien au-delà de l’analyse des échecs individuels de prise de décision car une somme de faillites individuelles n’explique pas totalement une faillite collective. Diamond identifie 4 catégories de facteurs dans la prise de décision collective :
• Un groupe peut échouer à anticiper un problème avant qu’il ne survienne ;
• Le groupe échoue à percevoir un problème ;
• Le groupe perçoit le problème mais sa tentative d’approche de résolution est mauvaise ;
• Le groupe échoue totalement à régler le problème.

JD livre plusieurs exemples de catastrophes dues à des défauts d’anticipation, de manque d’expérience, d’expérience lointaine ou encore d’utilisation d’un raisonnement par analogie alors que la situation à résoudre n’est pas du même type que celle antérieurement connue. Il cite ainsi l’introduction du lapin et du renard en Australie au XIXème siècle qui provoquera des milliards de dollars de dommages et l’exemple français de préparation à la seconde guerre mondiale sur la base du retour d’expérience de la première guerre. L’absence de perception d’un problème peut également provenir de l’éloignement des gestionnaires ou des décideurs (cela devrait nous interpeller pour traiter par exemple de certains échecs de gouvernance). Il étudie également l’effet dit de « normalité rampante » qui fait que l’on ne s’émeut pas d’un glissement progressif de situation. Autre point très actuel de son analyse qui devrait nous conduire à un honnête examen de conscience : le comportement rationnel. Ce comportement fait que des individus minoritaires dans une société vont avoir un comportement favorisant leurs intérêts alors que ce comportement est dommageable à une majorité. Cela est possible quand un tel comportement n’est pas illégal. Les freins pour empêcher de telles situations sont souvent faibles car les perdants sont très nombreux et donc peu motivés pour se défendre individuellement. Ce type de comportement peut être aggravé par l’intrusion de l’irrationnel notamment dans la défense de valeurs auxquelles les individus tiennent fortement alors même que ces valeurs n’ont plus de sens. Par exemple, l’attachement à la liberté individuelle peut empêcher d’admettre que la situation mondiale exige des contrepoids aux droits individuels…. Une telle analyse ne peut que remettre en question l’analyse classique du couple liberté –sécurité et de notre vision de la démocratie à travers des prismes trp souvent déformants ou grossiers.
« Peut-être une des clés du succès ou de l’échec pour une société est-elle de savoir à quelles valeurs fondamentales se tenir et lesquelles écarter pour de nouvelles… Se pourrait-il que les sociétés qui réussissent soient celles qui ont le courage de prendre ces décisions difficiles et ont la chance de gagner leurs paris ? » (in chapitre 14).

Ecouter une conférence de Jared Diamond
http://www.youtube.com/watch?v=bc4bXIg8JDk

Jared Diamond enseigne la géographie à l’université de Los Angeles
Effondrement a été publié en 2005 et en France en 2006 par les éditions Gallimard.
Écouter une conférence de Jared Diamond
http://www.youtube.com/watch?v=bc4bXIg8JDk

Partager cet article