--> Comprendre les crises (4) <br/> Lire ou relire Yvon BELAVAL
04 mar 2012
Comprendre les crises (4)
Lire ou relire Yvon BELAVAL

Comprendre les crises, les maîtriser nécessite de communiquer, d’échanger avec beaucoup d’interlocuteurs. Faut-il être sincère pour communiquer ? Spontanément la réponse est positive. Pourtant à y réfléchir, une telle réponse est peut-être un peu hâtive.
Yvon Belaval livre dans cet ouvrage une étude puissante et originale sur la sincérité. Le livre s’ouvre une interrogation : qu’est-ce que la sincérité ? En quelques lignes nous comprenons la complexité de la notion. Belaval estime qu’il est peu d’idées plus confuses… Tantôt on la confond avec naturel. Tantôt on l’assimile à la véracité qui est la vertu d’un esprit attentif à la vérité ; et cependant, nul ne s’enquiert de la sincérité du géomètre. Tantôt encore on l’identifie à la franchise qui est la vertu sociale du témoin ; mais il reste douteux que, comme elle, elle soit due à tous, et il se pourrait bien qu’insincérité et mensonge n’eussent pas la même origine. La sincérité, prétend-on, n’est que la conformité à soi-même ; mais ce soi-même, quel est-il ? L’un répond : le moi empirique, avec ses désirs du moment, sans prévision des conséquences. Un autre dit : moi social ; un troisième, transcendantal….La sincérité apparaît comme une exigence morale ; à condition, s’empresse de rectifier le moraliste, qu’elle ne soit pas trop exigeante
Belaval pose également la question blessante de l’accusation de manquer de sincérité. Si l’accusation est juste, nous dit-il, on se découvre méprisable et si elle est injuste on est frappé de stupeur ! S’il est évident que la sincérité fonctionne comme un pouvoir d’attraction, il est aussi non moins évident que ce qui a provoqué l’attraction va engendrer de la répulsion. La sincérité d’un orateur, d’un homme politique, d’un artiste, d’un amoureux est ce qui a provoqué le déclic d’adhésion. Pourtant, chacun porte en lui de la tricherie et quand nous le découvrons, nous nous sentons faibles et crédules. Avec la réflexion commence la séparation . Des récits imaginaires satisfont parfois plus que des confessions scrupuleuses, l’humilité est souvent orgueil, la simplicité ruse et le désintéressement attend sa récompense…. Nous voyons au fil des chapitres le décryptage de tout ce qui fait la communication et de tout ce qui a été baptisé un peu hâtivement transparence …
Selon moi, la démonstration de Belaval trouve du sens à s’appliquer à notre manière de gérer les crises. Il nous met en garde contre un désir de sincérité qui, malgré que l’on s’en défende fait appel à l’affectif. Or, une conduite affective est inappropriée à gérer correctement une situation de crise. La volonté va s’effacer devant le désir de plaire. Nous allons être sincères malgré nous...Nous allons privilégier les effets à l’acte... L’homme sincère, à son insu, joue sur l’imaginaire. A son insu, parce que naturellement -entendez par sa nature d’homme sincère - la société telle qu’elle est ne peut jamais lui apparaître que comme l’erreur de la société telle qu’elle devrait être ; et par conséquent, celle-là a pour lui moins de consistance, moins de vérité, moins de droits que la société qu’il souhaite...
L’essai de Belaval s’achève par une invitation à préférer le souci de franchise au souci de sincérité. Pour lui, la sincérité semble plus dangereuse que profitable car (elle est le ) signe d’un échec qui va être aggravé par l’analyse. Le souci de sincérité pousse à nous replier sur nous-même et nous rend étranger aux autres. Il nous déshabitue de l’acte, de l’effort intellectuel, de la tâche dont on mesure les progrès …
Aller plus loin dans l’étude du concept de sincérité
http://agora.qc.ca/thematiques/rousseau.nsf/SectionsDeTheses/La_sincerite_dans_loeuvre_de_Rousseau_Perspectives_morales_de_la_sincerite

Le souci de sincérité
Date de parution : 01/05/1944
Éditions Gallimard
EAN : 9782070205608

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