--> HIER ET DEMAIN
26 mai 2012
HIER ET DEMAIN

Hier et demain d’où est extrait l’Éternel Adam est l’un des textes les plus sombres de Jules Verne. Certains des voyages extraordinaires laissaient poindre déjà la désillusion envers l’avenir de l’humanité . Cela a d’abord été réservé à des personnages comme le capitaine Nemo ou Robur le conquérant. Quelques romans comme Face au Drapeau, le phare du bout du Monde, le château des Carpathes sont également empreints d’une grande tristesse. Il faudra attendre la mort de Jules Verne en 1905 pour voir publier cinq ans après Hier et Demain. Le recueil contient deux nouvelles qui révèlent sans fard le désespoir de l’auteur. Le secret de Wilhem Storitz, traite de la tragédie temporelle et l’Éternel Adam annonce les chaos inéluctables auxquels notre civilisation a été et sera confrontée. Il est dommage qu’a l’occasion de la publication de Verne dans la Pléiade en mai 2012 pas une ligne n’ait été consacrée à ce texte dans l’album. J’ai modestement souhaité rendre hommage à Verne en livrant un extrait de l’Éternel Adam et la possibilité de le lire dans son intégralité.

Oui, en vérité, la comparaison entre ce qu’était l’homme, arrivant nu et désarmé sur la terre, et ce qu’il était aujourd’hui, incitait à l’admiration. Pendant des siècles, malgré ses discordes et ses haines fratricides, pas un instant il n’avait interrompu la lutte contre la nature, augmentant sans cesse l’ampleur de sa victoire. Lente tout d’abord, sa marche triomphale s’était étonnamment accélérée depuis deux cents ans, la stabilité des institutions politiques et la paix universelle, qui en était résulté, ayant provoqué un merveilleux essor de la science. L’humanité avait vécu par le cerveau, et non plus seulement par les membres ; elle avait réfléchi, au lieu de s’épuiser en guerres insensées - et c’est pourquoi, au cours des deux derniers siècles, elle avait avancé d’un pas toujours plus rapide vers la connaissance et vers la domestication de la matière... À grands traits, Sofr, tout en suivant sous le brûlant soleil la longue rue de Basidra, esquissait dans son esprit le tableau des conquêtes de l’homme.
Celui-ci avait d’abord - cela se perdait dans la nuit des temps - imaginé l’écriture, afin de fixer la pensée ; puis - l’invention remontait à plus de cinq cents ans - il avait trouvé le moyen de répandre la parole écrite en un nombre infini d’exemplaires, à l’aide d’un moule disposé une fois pour toutes. C’est de cette invention que découlaient en réalité toutes les autres. C’est grâce à elle que les cerveaux s’étaient mis en branle, que l’intelligence de chacun s’était accrue de celle du voisin, et que les découvertes, dans l’ordre théorique et pratique, s’étaient prodigieusement multipliées. Maintenant, on ne les comptait plus.
L’homme avait pénétré dans les entrailles de la terre et il en extrayait la houille, généreuse dispensatrice de chaleur ; il avait libéré la force latente de l’eau, et la vapeur tirait désormais sur des rubans de fer des convois pesants ou actionnait d’innombrables machines puissantes, délicates et précises ; grâce à ces machines, il tissait les fibres végétales et pouvait travailler à son gré les métaux, le marbre et la roche. Dans un domaine moins concret ou tout au moins d’une utilisation moins directe et moins immédiate, il pénétrait graduellement le mystère des nombres et explorait toujours plus avant l’infini des vérités mathématiques. Par elles, sa pensée avait parcouru le ciel. Il savait que le soleil n’était qu’une étoile gravitant à travers l’espace selon des lois rigoureuses, entraînant les sept planètes de son cortège dans son orbe enflammé. Il connaissait l’art, soit de combiner certains corps bruts de manière à en former de nouveaux n’ayant plus rien de commun avec les premiers, soit de diviser certains autres corps en leurs éléments constitutifs et primordiaux. Il soumettait à l’analyse le son, la chaleur, la lumière, et commençait à en déterminer la nature et les lois. Cinquante ans plus tôt, il avait appris à produire cette force dont le tonnerre et les éclairs sont les terrifiantes manifestations, et aussitôt il en avait fait son esclave ; déjà cet agent mystérieux transmettait à d’incalculables distances la pensée écrite ; demain il transmettrait le son ; après-demain, sans doute, la lumière... Oui, l’homme était grand, plus grand que l’univers immense, auquel il commanderait en maître, un jour prochain...

Alors, pour que l’on possédât la vérité intégrale, ce dernier problème resterait à résoudre : « Cet homme, maître du monde, qui était-il ? D’où venait-il ? Vers quelles fins inconnues tendait son inlassable effort ? »
C’est justement ce vaste sujet que le Zartog Sofr venait de traiter au cours de la cérémonie dont il sortait. Certes il n’avait fait que l’effleurer, car un tel problème était actuellement insoluble et le demeurerait sans doute longtemps encore. Quelques vagues lueurs commençaient pourtant à éclairer le mystère. Et, de ces lueurs, n’était-ce pas le zartog Sofr qui avait projeté les plus puissantes, lorsque, systématisant, codifiant les patientes observations de ses prédécesseurs et ses remarques personnelles, il avait abouti à sa loi de l’évolution de la matière vivante, loi universellement admise maintenant et qui ne rencontrait plus un seul contradicteur ?
Cette théorie reposait sur une triple base.
Sur la science géologique, tout d’abord, qui, née du jour où l’on avait fouillé les entrailles du sol, s’était perfectionnée selon le développement des exploitations minières.
L’écorce du globe était si parfaitement connue que l’on osait fixer son âge à quatre cent mille ans, et à vingt mille ans celui de la Mahart-Iten-Schu telle qu’elle existait aujourd’hui. Auparavant, ce continent dormait sous les eaux de la mer, comme en témoignait l’épaisse couche de limon marin qui recouvrait, sans aucune interruption, les couches rocheuses sous-jacentes. Par quel mécanisme avait-il jailli hors des flots ? Sans doute, par suite d’une contraction du globe refroidi. Quoi qu’il en fût à cet égard, l’émersion de la Mahart-Iten-Schu devait être considérée comme certaine.
Les sciences naturelles avaient fourni à Sofr les deux autres fondements de son système, en démontrant l’étroite parenté des plantes entre elles, des animaux entre eux. Sofr était allé plus loin : il avait prouvé jusqu’à l’évidence que presque tous les végétaux existants se reliaient à une plante marine leur ancêtre, et que presque tous les animaux terrestres ou aériens dérivaient d’animaux marins. Par une lente mais incessante évolution, ceux-ci s’étaient adaptés peu à peu à des conditions de vie, d’abord voisines, ensuite plus éloignées, de celles de leur vie primitive, et, de stade en stade, ils avaient donné naissance à la plupart des formes vivantes qui peuplaient la terre et le ciel.
Malheureusement, cette théorie ingénieuse n’était pas inattaquable. Que les êtres vivants de l’ordre animal ou végétal procédassent d’ancêtres marins, cela paraissait incontestable pour presque tous, mais non pour tous. Il existait, en effet, quelques plantes et quelques animaux qu’il semblait impossible de rattacher à des formes aquatiques. Là était un des deux points faibles du système.
L’homme - Sofr ne se le dissimulait pas - était l’autre point faible. Entre l’homme et les animaux, aucun rapprochement n’était possible. Certes les fonctions et les propriétés primordiales, telles que la respiration, la nutrition, la motilité étaient les mêmes et s accomplissaient ou se révélaient sensiblement de pareille manière, mais un abîme infranchissable subsistait entre les formes extérieures, le nombre et la disposition des organes. Si, par une chaîne dont peu de maillons manquaient, on pouvait rattacher la grande majorité des animaux à des ancêtres issus de la mer, une pareille filiation était inadmissible en ce qui concernait l’homme. Pour conserver intacte la théorie de l’évolution, on était donc dans la nécessité d’imaginer gratuitement l’hypothèse d’une souche commune aux habitants des eaux et à l’homme, souche dont rien, absolument rien, ne démontrait l’existence antérieure.
Un moment, Sofr avait espéré trouver dans le sol des arguments favorables à ses préférences. À son instigation et sous sa direction, des fouilles avaient été faites pendant une longue suite d’années, mais pour aboutir à des résultats diamétralement opposés à ceux qu’en attendait le promoteur.
Après avoir traversé une mince pellicule d’humus formée par la décomposition de plantes et d’animaux semblables ou analogues à ceux qu’on voyait tous les jours, on était arrivé à l’épaisse couche de limon, où les vestiges du passé avaient changé de nature. Dans ce limon, plus rien de la flore ni de la faune existantes, mais un amas colossal de fossiles exclusivement marins et dont les congénères vivaient encore, le plus souvent, dans les océans ceinturant la Mahart-Iten-Schu.
Qu’en fallait-il conclure, sinon que les géologues avaient raison en professant que le continent avait jadis servi de fond à ces mêmes océans, et que Sofr, non plus, n’avait pas tort en affirmant l’origine marine de la faune et de la flore contemporaines ?
Puisque, sauf des exceptions si rares qu’on était en droit de les considérer comme des monstruosités, les formes aquatiques et les formes terrestres étaient les seules dont on relevât la trace, celles-ci avaient été nécessairement engendrées par celles-là...
Malheureusement pour la généralisation du système, on fit encore d’autres trouvailles. Épars dans toute l’épaisseur de l’humus, et jusque dans la partie la plus superficielle du dépôt de limon, d’innombrables ossements humains furent ramenés au jour. Rien d’exceptionnel dans la structure de ces fragments de squelettes, et Sofr dut renoncer à leur demander les organismes intermédiaires dont l’existence eût affirmé sa théorie : ces ossements étaient des ossements d’homme, ni plus, ni moins.
Cependant une particularité assez remarquable ne tarda pas à être constatée. Jusqu’à une certaine antiquité, qui pouvait être grossièrement évaluée à deux ou trois mille ans, plus l’ossuaire était ancien, plus les crânes découverts étaient de petite taille. Par contre, au-delà de ce stade, la progression se renversait, et, dès lors, plus on reculait dans le passé, plus augmentait la capacité de ces crânes et, par suite, la grandeur des cerveaux qu’ils avaient contenus. Le maximum fut rencontré précisément parmi les débris, d’ailleurs fort rares, trouvés à la superficie de la couche de limon. L’examen consciencieux de ces restes vénérables ne permit pas de douter que les hommes vivant à cette lointaine époque n’eussent dès lors acquis un développement cérébral de beaucoup supérieur à celui de leurs successeurs - y compris les contemporains du zartog Sofr eux-mêmes. Il y avait donc eu, pendant cent soixante ou cent soixante-dix siècles, régression manifeste, suivie d’une nouvelle ascension.

Fin de la nouvelle : Sofr a découvert dans les fouilles des archives humaines

Le dernier fragment contenait, intacte, la fin du manuscrit :

... tous vieux. Le capitaine Morris est mort. Le docteur Bathurst a soixante-cinq ans ; le docteur Moreno, soixante ; moi, soixante-huit. Tous, nous aurons bientôt fini de vivre. Auparavant, néanmoins, nous accomplirons la tâche résolue, et, autant que cela est en notre pouvoir, nous viendrons en aide aux générations futures dans la lutte qui les attend.
Mais verront-elles le jour, ces générations de l’avenir ?
Je suis tenté de répondre oui, si je ne tiens compte que de la multiplication de mes semblables : les enfants pullulent, et, d’autre part, sous ce climat sain, dans ce pays où les animaux féroces sont inconnus, grande est la longévité. Notre colonie a triplé d’importance.
Par contre, je suis tenté de répondre non, si je considère la profonde déchéance intellectuelle de mes compagnons de misère.
Notre petit groupe de naufragés était pourtant dans des conditions favorables pour tirer parti du savoir humain : il comprenait un homme particulièrement énergique - le capitaine Morris, aujourd’hui décédé, - deux hommes plus cultivés qu’on ne l’est d’ordinaire, - mon fils et moi, - et deux savants véritables, - le docteur Bathurst et le docteur Moreno. Avec de pareils éléments, on aurait pu faire quelque chose. On n’a rien fait. La conservation de notre vie matérielle a été, depuis l’origine, elle est encore notre unique souci. Comme au début, nous employons notre temps à chercher notre nourriture, et le soir, nous tombons, épuisés, dans un lourd sommeil.
Il est, hélas ! Trop certain que l’humanité, dont nous sommes les seuls représentants, est en voie de régression rapide et tend à se rapprocher de la brute. Chez les matelots de la Virginia, gens déjà incultes autrefois, les caractères de l’animalité se sont marqués davantage ; mon fils et moi, nous avons oublié ce que nous savions ; le docteur Bathurst et le docteur Moreno eux-mêmes ont laissé leur cerveau en friche. On peut dire que notre vie cérébrale est abolie.
Combien il est heureux que nous ayons opéré, il y a de cela bien des années, le périple de ce continent ! Aujourd’hui, nous n’aurions plus le même courage... Et, d’ailleurs, le capitaine Morris est mort, qui conduisait l’expédition - et morte aussi de vétusté, la Virginia, qui nous portait.
Au début de notre séjour, quelques-uns d’entre nous avaient entrepris de se bâtir des maisons. Ces constructions inachevées tombent en ruine, à présent. Nous dormons tous à même la terre, en toutes saisons.
Depuis longtemps il ne reste plus rien des vêtements qui nous couvraient. Pendant quelques années, on s’est ingénié à les remplacer par des algues tissées d’une façon d’abord ingénieuse, puis plus grossière. Ensuite on s’est lassé de cet effort, que la douceur du climat rend superflu : nous vivons nus, comme ceux que nous appelions des sauvages.
Manger, manger, c’est notre but perpétuel, notre préoccupation exclusive.
Cependant il subsiste encore quelques restes de nos anciennes idées et de nos anciens sentiments. Mon fils Jean, homme mûr maintenant et grand-père, n’a pas perdu tout sentiment affectif, et mon ex-chauffeur, Modeste Simonat, conserve une vague souvenance que je fus le maître jadis.
Mais avec eux, avec nous, ces traces légères des hommes que nous fûmes - car nous ne sommes plus des hommes, en vérité - vont disparaître à jamais. Ceux de l’avenir, nés ici, n’auront jamais connu d’autre existence. L’humanité sera réduite à ces adultes - j’en ai sous les yeux, tandis que j’écris - qui ne savent pas lire, ni compter, à peine parler ; à ces enfants aux dents aiguës, qui semblent n’être qu’un ventre insatiable. Puis, après ceux-ci, il y aura d’autres adultes et d’autres enfants, puis d’autres adultes et d’autres enfants encore, toujours plus proches de l’animal, toujours plus loin de leurs aïeux pensants.
Il me semble les voir, ces hommes futurs, oublieux du langage articulé, l’intelligence éteinte, le corps couvert de poils rudes, errer dans ce morne désert... Eh bien ! Nous voulons essayer qu’il n’en soit pas ainsi. Nous voulons faire tout ce qu’il est en notre pouvoir de faire pour que les conquêtes de l’humanité dont nous fûmes ne soient pas à jamais perdues. Le docteur Moreno, le docteur Bathurst et moi, nous réveillerons notre cerveau engourdi, nous l’obligerons à se rappeler ce qu’il a su. Nous partageant le travail, sur ce papier et avec cette encre provenant de la Virginia, nous énumérerons tout ce que nous connaissons dans les diverses catégories de la science, afin que, plus tard, les hommes, s’ils perdurent, et si, après une période de sauvagerie plus ou moins longue, ils sentent renaître leur soif de lumière, trouvent ce résumé de ce qu’ont fait leurs devanciers. Puissent-ils alors bénir la mémoire de ceux qui s’évertuèrent, à tout hasard, pour abréger la route douloureuse de frères qu’ils ne verront pas !
Au seuil de la mort.
Il y a maintenant à peu près quinze ans que les lignes ci-dessus furent écrites. Le docteur Bathurst et le docteur Moreno ne sont plus. De tous ceux qui débarquèrent ici, moi, l’un des plus vieux, je reste presque seul. Mais la mort va me prendre, à mon tour. Je la sens monter de mes pieds glacés à mon cœur qui s’arrête.
Notre travail est terminé. J’ai confié les manuscrits qui renferment le résumé de la science humaine à une caisse de fer débarquée de la Virginia, et que j’ai enfoncée profondément dans le sol.
À côté, je vais enfouir ces quelques pages roulées dans un étui d’aluminium.
Quelqu’un trouvera-t-il jamais le dépôt commis à la terre ? Quelqu’un le cherchera-t-il, seulement ?..
C’est affaire à la destinée. À Dieu, vat !...
À mesure que le zartog Sofr traduisait ce bizarre document, une sorte d’épouvante étreignait son âme.
Eh quoi ! la race des Andart’-Iten-Schu descendait de ces hommes, qui, après avoir erré de longs mois sur le désert des océans, étaient venus échouer en ce point du rivage où s’élevait maintenant Basidra ? Ainsi, ces créatures misérables avaient fait partie d’une humanité glorieuse, au regard de laquelle l’humanité actuelle balbutiait à peine ! Et cependant, pour que fussent abolis à jamais la science et jusqu’au souvenir de ces peuples si puissants, qu’avait-il fallu ? Moins que rien : qu’un imperceptible frisson parcourut l’écorce du globe.
Quel irréparable malheur que les manuscrits signalés par le document eussent été détruits avec la caisse de fer qui les contenait ! Mais, si grand que fût ce malheur, il était impossible de conserver le moindre espoir, les ouvriers ayant, pour creuser les fondations, retourné le sol en tous sens. À n’en pas douter, le fer avait été corrodé par le temps, alors que l’étui d’aluminium résistait victorieusement.
Au reste, il n’en fallait pas plus pour que l’optimisme de Sofr fût irrémédiablement bouleversé. Si le manuscrit ne présentait aucun détail technique, il abondait en indications générales et prouvait d’une manière péremptoire que l’humanité s’était jadis avancée plus avant sur la route de la vérité qu’elle ne l’avait fait depuis. Tout y était, dans ce récit, les notions que possédait Sofr, et d’autres qu’il n’aurait pas même osé imaginer - jusqu’à l’explication de ce nom d’Hedom, sur lequel tant de vaines polémiques s’étaient engagées !... Hedom, c’était la déformation d’Edern - lui-même déformation d’Adam - lequel Adam n’était peut-être que la déformation de quelque autre mot plus ancien.
Hedom, Edern, Adam, c’est le perpétuel symbole du premier homme, et c’est aussi une explication de son arrivée sur la terre. Sofr avait donc eu tort de nier cet ancêtre, dont la réalité se trouvait établie péremptoirement par le manuscrit, et c’est le peuple qui avait eu raison de se donner des ascendants pareils à lui-même. Mais, pas plus pour cela que pour tout le reste, les Andart’-Iten-Schu n’avaient rien inventé. Ils s’étaient contentés de redire ce qu’on avait dit avant eux.
Et peut-être, après tout, les contemporains du rédacteur de ce récit n’avaient-ils pas inventé davantage. Peut-être n’avaient-ils fait que refaire, eux aussi, le chemin parcouru par d’autres humanités venues avant eux sur la terre. Le document ne parlait-il pas d’un peuple qu’il nommait Atlantes ? C’était de ces Atlantes, sans doute, que les fouilles de Sofr avaient permis de découvrir quelques vestiges presque impalpables au-dessous du limon marin. À quelle connaissance de la vérité cette antique nation était-elle parvenue, quand l’invasion de l’océan la balaya de la terre ?
Quelle qu’elle fût, il ne subsistait rien de son œuvre après la catastrophe, et l’homme avait dû reprendre du bas de la montée son ascension vers la lumière.
Peut-être en serait-il de même pour les Andart’-Iten-Schu. Peut-être en serait-il encore ainsi après eux, jusqu’au jour...
Mais le jour viendrait-il jamais où serait satisfait l’insatiable désir de l’homme ? Le jour viendrait-il jamais où celui-ci, ayant achevé de gravir la pente, pourrait se reposer sur le sommet enfin conquis ?...
Ainsi songeait le zartog Sofr, penché sur le manuscrit vénérable.
Par ce récit d’outre-tombe, il imaginait le drame terrible qui se déroule perpétuellement dans l’univers, et son cœur était plein de pitié. Tout saignant des maux innombrables dont ce qui vécut avait souffert avant lui, pliant sous le poids de ces vains efforts accumulés dans l’infini des temps, le zartog Sofr-Aï-Sr acquérait, lentement, douloureusement, l’intime conviction de l’éternel recommencement des choses.
Peut-être en serait-il de même pour les Andart’-Iten-Schu. Peut-être en serait-il encore ainsi après eux, jusqu’au jour...

L’éternel Adam est le dernier texte du Recueil de nouvelles de Jules Verne intitulé Hier et Demain. Il est publié en 1910 après sa mort.
Collection Hetzel pour la première édition ; Hachette Livre de Poche en 1967 pour la réédition.
Accéder au texte intégral : http://fr.wikisource.org/wiki/L%E2%80%99%C3%89ternel_Adam

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