--> Retour sur le naufrage du Concordia : Relire Joseph Conrad
28 jui 2012
Retour sur le naufrage du Concordia : Relire Joseph Conrad

Le hasard a placé entre mes mains un recueil de textes de Joseph Conrad, écrits entre 1912 et 1920, principalement des articles maritimes. Deux d’entre-eux concernent le naufrage du Titanic. Ils expriment un point de vue très critique sur l’affaire du Titanic ; Conrad regrettant le gigantisme de ce paquebot, proclamé comme le plus sûr de tous les temps au nom du progrès technique.
Ce qui est intéressant de retenir dans les propos de Conrad c’est sa vision très claire des catastrophes maritimes à venir. Quelques pétroliers font naufrage et provoquent des désastres écologiques, on équipe les suivants de doubles coques, un navire de croisière s’éventre sur un écueil à quelques dizaines de mètres du trait de côte et nous allons réglementer plus durement la navigation et peut être rajouterons nous des consignes de sécurité…Malgré cela il y aura toujours des catastrophes car rien ne peut garantir l’élimination du facteur humain. Ce facteur humain est têtu. Il va concerner les ingénieurs qui vont concevoir des machines de plus en sophistiquées qu’il est nécessaire d’asservir à des ordinateurs, les financiers qui vont rechercher la maximisation du profit lié à des investissements de plus en plus colossaux, les responsables des structures qui doivent de plus en plus faire face à des événements qui ne sont pas dans les manuels de formation, les exécutants qui ne sont pas toujours préparés à l’impensable ou qui tout simplement ne voudront pas se sacrifier …Les passagers (ou les citoyens )qui s’affranchissent des consignes ou des règlements … La liste des incertitudes liées à l’humain est inépuisable. Je renvoie sur ce sujet à l’article paru dans ce même blog sur les lois de la stupidité …
Les écrits de Conrad nous rappellent tout cela. Il écrit par exemple qu’après une catastrophe comme le Titanic, l’interrogation était : Comment une telle chose est possible ? Vous construisez un hôtel de de 45 000 tonnes, fait de fines tôles d’acier, pour assurer la sécurité d’une clientèle, de quelques centaines de riches particuliers (car s’il s’était agi d’immigrés, de telles exagérations de taille n’auraient pas été commises) ; vous le décorez dans un style Pharaon ou Louis XV…et pour plaire à cette poignée d’idiots qui possèdent plus d’argent qu’ils n’en peuvent dépenser, vous lancez cette masse sur les eaux avec 2000 personnes à bord et a une vitesse de 21 nœuds, démonstration de cette foi aveugle dans la modernité…puis le drame se produit et l’on demeure stupéfait …mais compte tenu des circonstances, à quoi pouvait-on s’attendre ?
Peu de différence avec aujourd’hui, sauf l’approche « marketing », plus intense. Le gigantesque n’est plus au service de l’élite mais du plus grand nombre. Les riches aujourd’hui se déplacent en jet privé et quand ils font des croisières ils embarquent sur des navires à taille humaine, d’une centaine de cabines ; les classes moyennes et ceux qui ont épargné une vie, voyagent sur des navires pouvant accueillir des milliers de passagers et qui reconstituent, avec plus de clinquant, les centres commerciaux dans lesquels ils ont l’habitude d’aller.
Nous retrouvons à cet endroit Conrad : Le paquebot (sous-entendu gigantesque ndlr),est en aucun cas le serviteur du progrès, mais seulement celui du commercialisme. Le progrès, même quand il touche au monde matériel, possède une sorte de dimension morale – ne fut-ce que celle de la conquête, qui a une valeur particulière si l’on admet que l’homme est un animal conquérant. Tandis que la grosseur n’est qu’exagération. Est-on sûr qu’une telle demande existe ? Il est difficile de croire qu’il existe des gens incapables de passer cinq jours de leur vie sans une débauche d’appartements, d’orchestres, de cafés…
C’est d’ailleurs la réussite du marketing de pouvoir rendre désirable de telles croisières de masse en faisant croire à la masse que ce luxe est celui des « happy fews »
Autre parallèle avec l’affaire du Concordia : la faillite morale. On ne peut guère appliquer une parfaite discipline à une masse de six cents chauffeurs et serveurs nous dit Conrad. Il rappelle par contraste le naufrage du paquebot Douro, dix fois plus petit que le Titanic. Trois cents passagers, quasiment trois cents hommes d’équipage. Heurté par un steamer, il coulera en moins d’une demi-heure mais tous les passagers furent sauvés par l’équipage dont la plupart des membres coulèrent avec le navire pour garantir la survie des passagers. Le naufrage du Douro fut une affaire de mer comme tant d’autres. Titanic comme Concordia est une affaire sociétale. C’est la manifestation d’une folle arrogance collective. Il est vraisemblable que le futur procès pointera les enchaînements successifs qui ont conduit un navire ultramoderne et hyper sécurisé à s’approcher des côtes, mais cela ne garantira pas la fin des catastrophes dues aux défaillances des hommes et des machines.
La seule morale, vérifiée siècle après siècle nous est encore livrée par Conrad à la fin de son article sur le Titanic : Oui le matériel peut faillir, et les hommes aussi – quelquefois ; mais les hommes, le plus souvent, si on leur en donne la possibilité, sont plus fiables que l’acier, ce mince et merveilleux acier avec lequel les flancs et les cloisons de nos modernes Léviathan sont maintenant fabriqués…

En savoir plus : Notes on Life and Letters ; Dent ans Sons Editeurs ; Londres 1924
Joseph Conrad débuta en France comme mousse sur un voilier en 1874 et il devient capitaine au long cours dans la marine marchande britannique en 1886. Il se consacre totalement à la littérature à partir de 1896 car il ne trouve plus de commandement.
http://www.josephconradsociety.org/

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