--> Chronique de la crise - Eloge de l’ombre
06 jan 2013
Chronique de la crise - Eloge de l’ombre

En 1933, l’écrivain japonais Tanizaki Jun.Ichiro écrivait un court essai intitulé « Éloge de l’ombre ». Il faudra attendre 1977 pour le voir traduire et publié en français dans la revue Publications orientalistes de France. Au-delà de la quête du beau qui transparait dans ces pages, c’est aussi une vision lucide d’un vingtième siècle occidental et conquérant mais qui porte e lui les germes de sa destruction. Au gré d’exemples simples, Tanizaki nous décrit la relativité absolue de toute chose sans toutefois sombrer dans un nihilisme stérile. Il nous montre sans fard l’attraction qu’exerce l’occident sur le japon et sur toute la planète. Mais il nous dit aussi que cette attraction ne peut –être qu’éphémère : Tout bien pesé, c’est parce que nous autres orientaux nous cherchons à nous accommoder des limites qui nous sont imposées, que nous nous sommes de tout temps contentés de notre condition présente. Nous n’éprouvons par conséquent nulle répulsion à l’égard de ce qui est obscur, mais nous nous y résignons comme à l’inévitable et si la lumière est pauvre, eh bien qu’elle le soit ! Mieux, nous nous enfonçons avec délice dans les ténèbres et nous leur découvrons une beauté qui leur est propre. Les occidentaux par contre, toujours à l’affut du progrès, s’agitent sans cesse à la poursuite d’un état meilleur, que le présent. Toujours à la recherche d’une clarté plus vive, ils se sont évertués, passant de la bougie, à la lampe à pétrole, du pétrole au bec de gaz, du gaz à l’éclairage électrique, à traquer dans les moindres recoins, l’ultime refuge de l’ombre…
Tanizaki ne récuse pas les bienfaits du progrès. Il en perçoit bien les avantages, mais il a très vite perçu que la société qu’il engendre privilégie éclats, paillettes et populisme. Sa leçon est de nous faire partager la nécessité d’appréhender l’ombre, le dépouillement. Notre monde de 2013 ne donne pour l’instant peu de signes de sagesse. Éloge de l’ombre s’achève par une invitation à éteindre la lumière, ne fut-ce que dans une seule maison « pour voir ce que cela peut donner »
La citation d’un vieux poème japonais apparait à ce stade lumineuse :
Des branchages
Assemblez et les nouez
Voici une hutte
Dénouez-les, vous aurez
La plaine comme devant

Comment faire pour que notre certitude de sécurité intellectuelle ne soit pas érigée en ligne de conduite unique ? Pour l’instant, nous faisons comme si tout phénomène dont les causes nous échapperaient entièrement ne remet pas en cause notre mode de pensée. Nous nous interdisons de penser l’ignorance autrement que de manière provisoire. Est-ce suffisant face à l’effondrement qui s’annonce ?

En savoir plus
Éloge de l’ombre ; Publications orientalistes de France, Paris, 1977 ;
Œuvres de Tanizaki ; Préface dans le tome I de la Bibliothèque de la Pléiade, éditions Gallimard, 1997 ;
Sur les questions de beauté et d’esthétique on peut utilement se reporter vers le site
http://ressourcesphilosophiques.blogspot.fr/2011/05/tanizaki-junichiro-eloge-de-lombre.html

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