--> Prevenir les crises - Ces Cassandres qu’il faut savoir écouter
21 avr 2013
Prevenir les crises - Ces Cassandres qu’il faut savoir écouter

Pouvons-nous savoir quelque chose ?
Il semble utile à ce stade de revenir sur la notion de décèlement qui nous ramène aux fondements de la philosophie grecque. Sans ce retour, il sera difficile d’apprécier sa traduction actuelle dans une doctrine publique d’action.
La quête de connaissance de l’avenir s’inscrit dans notre pensée dès les origines. Ainsi, Parménide entre 540 et 460 avant Jésus-Christ est vraisemblablement le premier penseur de cette recherche. Comme le souligne Martin Heidegger , cette pensée ne s’est pas altérée après 2500 ans. Faire l’impasse sur cette partie de l’histoire de notre pensée serait encore aujourd’hui réducteur et, à mon avis, ne nous permettrait pas de faire progresser les organisations que nous avons créées pour prévoir et gérer les crises. Relire Parménide permet de comprendre ce que recouvre véritablement la notion de décèlement.
Parménide, comme son contemporain Héraclite, va poser au moins quatre des questions universelles qui n’ont pas pris une ride : Qu’est-ce que savoir ? Pouvons-nous véritablement savoir quelque chose ? Si oui, quel genre de choses ? De quels moyens disposons-nous pour le faire ?
Les réponses de ces philosophes et de leurs successeurs sont empreintes d’humilité. Ils constatent tout d’abord que, face au divin, les facultés humaines sont limitées. Vouloir découvrir l’invisible renvoie à la maîtrise de l’espace et du temps et ne peut qu’entraîner le courroux divin, le châtiment de l’orgueil humain pris dans sa démesure. Tous les travaux philosophiques sur la question montrent bien que le débat central se situe entre scepticisme et dogmatisme . Le scepticisme permet de fonder la recherche, l’esprit critique permet d’élaborer une doctrine. La quête actuelle du décèlement oscille toujours entre les deux bornes de ce débat.
Les philosophes chinois ont exploré d’autres voies. Leur approche du décèlement vient utilement compléter notre vision occidentale. Elle a notamment été décryptée par François Jullien. Dans son ouvrage Figures de l’immanence, il nous livre la piste de « l’amorce infime du changement » Cette approche est moins spéculative que la grecque. Elle nous fait comprendre que, pour maîtriser un processus de crise, l’intérêt semble évident de percevoir le plus tôt possible la modification de situation qui va faire basculer le cours des choses. Il s’agit plus d’un flux continu de petites modifications d’une situation initiale que d’un seul grand bouleversement. Cela vient conforter l’approche de type « processus » d’une crise par rapport au seul événement. C’est bien parce qu’il y a eu une multitude préalable de dysfonctionnements humains et/ou matériels qu’une situation peut basculer dans le désastre ou accroître les conséquences d’un désastre, si celui-ci a pour seule origine la nature.
Cette analyse sommaire de l’apport fondamental de la philosophie à notre quête ne règle pas la difficulté de percevoir le moment du changement ou du basculement. Il est intéressant de remarquer que la plupart des philosophes livrent la même recette pour disposer de la capacité de perception (de l’infime pour les orientaux, de la vérité pour les grecs). Il faut être un « sage », donc disposer d’une rectitude morale et être impartial. Cela vaut pour les États également. Seule la maitrise de ces deux grandes valeurs permet de ne pas être dans « l’ignorance de l’amorce du changement ». La condition du décèlement est, on le voit, gigantesque, car il faut que la conscience de chaque décideur s’affranchisse des passions.

Extrait de la contribution de Gérard Pardini

Prévenir les crises est édité par Armand Colin
Date de sortie : juin 2013
http://www.armand-colin.com/

Nous sommes entrés dans le temps de l’accélération des crises et des ruptures : économiques, sanitaires, écologiques, financières, politiques, sociales, stratégiques...
Comment peut-on déceler ces signaux, les reconnaître et, surtout, les intégrer dans l’organisation des États, des sociétés, des entreprises ? Est-ce seulement souhaitable ? Quel sort réservons-nous à ceux qui décèlent précocement les crises à venir, ces Cassandres des temps modernes ?
De la psychologie à la philosophie, des sciences politiques aux sciences humaines et sociales, une trentaine de grands témoins et d’experts de premier plan, francophones et internationaux, revisitent le mythe de Cassandre en ce début de XXIe siècle.
Ils décryptent le concept de signaux faibles sur les plans épistémologique, philosophique, mais aussi pratique et opérationnel : pertinence, domaines d’application, acteurs et outils, enjeux et perspectives, bonnes pratiques...

Avec les contributions de : Michel Aglietta, René Amalberti, Alain Bauer, Dominique Bourg (Sui.), Gérald Bronner, Élie Cohen, Louis Crocq, Érik Decamp, Claude Gilbert, Didier Houssin, Tuomo Kuosa (Fin.), Patrick Lagadec, Corinne Lepage, Humbert et Nicolas Lesca, George A. Martin (USA), Pierre Papon, Gérard Pardini, Roberto Poli (It.), Alexandre Rayne, Rémy Rieffel, Bertrand Robert, Jean Rohmer, Pierre Rossel (Sui.), Michel Setbon, Nassim Nicholas Taleb (USA), Aurore Van de Winkel (Bel.), Françoise Weber et Jean Claude Desenclos, Karl E. Weick (USA), Pierre Zémor.

Thierry Portal, initiateur et pilote du projet Cassandre, est consultant indépendant en communications ;
Christophe Roux Dufort, directeur scientifique du projet, est professeur agrégé à la Faculté des sciences de l’administration (Dép. management) de l’Université de Laval (Québec),

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