--> Comprendre les crises (11) Lire ou relire Guerre et Paix et Nassim Nicholas Taleb….
18 aoû 2013
Comprendre les crises (11) Lire ou relire Guerre et Paix et Nassim Nicholas Taleb….

Guerre et Paix est une immense fresque du crépuscule de la société russe du 19eme siècle. C’est aussi un témoignage utile pour comprendre les guerres napoléoniennes et connaître les ressorts humains des principaux protagonistes. Le récit des batailles par Tolstoï révèle bien les stratégies des uns et des autres. Il faut d’ailleurs lire en parallèle de Guerre et Paix la biographie de Napoléon écrite par l’historien russe Evguéni Tarlé qui est le contemporain de Tolstoï.
Tarlé et Tolstoï montrent dans deux registres différents combien les russes sont dépourvus d’unité de commandement mais que cette faiblesse va finalement être compensée par une sorte de doctrine de l’inaction incarnée par le vieux maréchal Koutouzov. Ce dernier après plusieurs défaites est convaincu qu’il est inutile d’agir et qu’il vaut mieux tirer parti des événements qui en tout état de cause s’accompliront quand même. Rien inventer, rien entreprendre nous dit Tolstoï.
La passivité permet d’accepter le cours inéluctable du destin. On pourrait penser de prime abord qu’adopter une telle attitude serait suicidaire face à une crise complexe. Or la réalité est plus complexe.
Ce choix de la passivité n’est pas si éloigné finalement de l’approche orientale décrite par François Jullien dans son Traité de l’efficacité . A la tradition grecque du plan élaboré, modélisé, dont nous avons hérité, s’oppose la vision chinoise qui apprend à laisser advenir l’effet : non pas à le viser directement mais l’impliquer comme conséquence. Le décideur préfèrera recueillir l’effet, le laisser résulter, nous dit François Jullien.
Mieux vaut savoir tirer parti du déroulement de la situation pour se laisser porter.

Pour en revenir à Guerre et Paix, Koutouzov a par exemple compris que le facteur primordial est l’éloignement des français de leur base arrière. Les Russes vont également très vite comprendre que Napoléon ne jouera pas la seule carte politique dont il dispose : prononcer l’abolition du servage. Une telle annonce aurait pu déstabiliser la Russie qui avait connu de graves troubles liés à cette question une trentaine d’années auparavant. Napoléon y songe mais il ne le fait pas car il n’est pas dans la disposition d’esprit d’endosser une telle rupture avec ses principes. Il ne veut pas « déchainer l’ouragan de la révolte populaire ». Il ne peut oublier qu’il a sauvé l’héritage de la révolution française en apportant de l’ordre et cette ligne de conduite est pour lui infranchissable.

Même si le néant est au bout du voyage humain, cela n’empêche en rien de valoriser positivement une doctrine de l’accompagnement des événements.

Le dernier ouvrage de Nassim Nicholas Taleb « Antifragile » vient conforter les thèses qu’il a développées dans le Cygne noir publié en 2007 et donne un éclairage intéressant à Guerre et Paix.
C’est parce que nous ignorons la force de l’imprévisible et que nous nous acharnons souvent à modéliser que nous nous nous laissons surprendre par des événements qui peuvent très vite dégénérer en crises majeures. Il ne faut pas oublier de s’accommoder du hasard ou des événements ; les utiliser, les accompagner plutôt que de perdre de l’énergie à vouloir à tout prix anticiper.
Cela ne condamne pas du tout les politiques de préparation aux crises qui passent par des actions de planification, de préparation, de connaissance de la cartographie des acteurs …
Il faut simplement ne pas perdre de vue qu’il nous faut à côté des connaissances classiques des événements et des modes de fonctionnement humains s’interroger en permanence sur les transformations de notre environnement physique et humain pour tenter de tirer parti de l’incertitude…

En savoir plus :
Léon Tolstoï ; Guerre et Paix et notamment le livre III ; multiples éditions.
Evgueni Tarlé ; Napoléon, édition du Progrès ; traduction française, Moscou 1959 et 1967.
François Jullien ; Traité de l’efficacité ; Grasset ; 1997.
Nassim Nicholas Taleb ; Antifragile ; Les Belles Lettres ; 2013.

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