--> Révolution énergétique et évolution de l’Etat
10 mar 2014
Révolution énergétique et évolution de l’Etat

Parler d’énergie aujourd’hui implique de s’intéresser à la théorie de l’État. La question de l’énergie est si cruciale pour l’homme que son traitement risque d’accélérer un processus de remise en cause violente de l’État auquel pour l’instant peu s’intéressent. Du moyen-âge au vingtième siècle, l’étude de l’histoire montre que les États nations qui ont pris le pas sur tous les autres systèmes à « souveraineté fragmentée » se sont construits sur leurs capacités à mobiliser la force militaire au service de leurs intérêts (1).
Cette vision s’accommode très bien du concept de souveraineté qui va conforter au fil des siècles les États.
Un récent ouvrage de Timothy Mitchell (2), Carbon Democracy développe la thèse selon laquelle les évolutions politiques de nos démocraties occidentales ont été largement déterminées par la géopolitique et sociale des énergies carbonées, charbon et pétrole. L’Europe a ainsi privilégié l’exploitation de ses ressources minières et organisé un système permettant de disposer de ressources agraires abondantes dans les colonies. Mitchell démontre ainsi que l’exploitation des ressources des pays industrialisés a entrainé la construction de réseaux (ferrés, distribution d’eau, électricité etc...) et révélé le pouvoir de perturbation des travailleurs. Cette combinaison a créé les démocraties modernes construites autour d’un équilibre des forces entre travailleurs et possédants.
Le pouvoir s’est adapté à ce modèle. Il a créé la condition fondamentale de l’économie mercantile qui est « la double disponibilité des individus comme force de travail et comme capacité de consommation (2).
L’intrusion de l’économie a été vécue favorablement par les États qui y ont trouvé des moyens de disposer de forces supplémentaires et complémentaires. Ils se sont aussi très vite rendus compte que celui qui maitrise les forces capitalistiques recherche l’indépendance.
L’intrusion de l’État s’est réalisée facilement dans l’industrie et a trouvé matière à règlementation voire parfois possession ou coproduction. Cette intrusion a été aussi facilitée par les industriels eux-mêmes qui se sont rendus très vite compte que la médiation du pouvoir serait facilitatrice de régulation sociale et de réduction des risques.
Le siècle qui débute est placé sous le double signe de l’énergie et des réseaux. L’énergie car les besoins demeurent importants et les réseaux car ils structurent aujourd’hui la vie quotidienne. L’intrication des réseaux sociaux dans la vie économique est telle que l’on ne voit pas comment cette addiction pourrait diminuer sauf à imaginer un effondrement. La nouveauté par rapport aux siècles précédents est que la technologie numérique est désormais un facteur prépondérant de concentration de la richesse(3).
Économie et information constitue désormais un binôme mais on peut en rajouter un autre : le binôme information et pouvoir. Les combinaisons entre ces quatre facteurs posent la question de la forme que prendront les États pour s’accommoder de ces combinaisons.
Réglementer un tel monde est plus difficile que tout ce qui a été réalisé jusqu’à présent car la part du virtuel est grande et il y a également une difficulté à appréhender le territoire. Un bien industriel est localisé, de même que des travailleurs alors qu’il s’agit maintenant de réglementer un cyberterritoire par nature équivalent à la planète et même au-delà car on peut imaginer des serveurs spatiaux dans un proche avenir. On ne peut que tendre vers une régulation idéale qui serait planétaire. Le modèle se heurte aux intérêts divergents des États car certains seront tentés de profiter de l’avantage que donnera l’accueil d’activités trop réglementées par d’autres.
Seul un crash mondial de cette économie des réseaux inciterait vraisemblablement à une régulation universelle consentie (4).
L’État est aujourd’hui confronté à la question de qui détient réellement le pouvoir dans nos démocraties européennes ?
La réponse n’est plus évidente. Pour de plus en plus de citoyens la liberté de tous apparait souvent comme la liberté des plus forts. Il est fort à craindre que si la troisième révolution industrielle que certains décrivent comme acquise prospère dans notre cadre inadapté nous n’échappions pas à une rupture violente qui sera suivie comme toutes les révolutions d’une réorganisation dont les contours sont encore inconnus.

En savoir plus :

L’intégralité de l’article est disponible dans le numéro 26 des Cahiers de la Sécurité paru en mars 2014.
http://www.cahiersdelasecurite.fr/

(1) Charles Tilly,Coercion, Capital and European States ; 900 -1990 ; Blackwell, Oxford ; 1990.
(2) Timothy Mitchell, Carbon Democracy. Le pouvoir politique à l’ère du pétrole ; pour l’édition française, La Découverte ; 2013.
(3) Bertrand de Jouvenel, Du Pouvoir, et plus particulièrement les chapitres 8 : De la concurrence politique où l’on trouvera une analyse sur « progrès du pouvoir et progrès de la guerre, progrès de la guerre, progrès du pouvoir » et le chapitre 9 : Le pouvoir devant la cellule capitaliste. Hachette ;1972 pour la première édition.
(4) Jaron Lanier ; Who owns the future (Qui possède le futur ?) ; Simon &Schuster ; 2013. L’analyse de ce spécialiste de l’Internet est que nous sommes en train de vivre deux tendances contradictoires : celle de la décentralisation du pouvoir permise par des réseaux dont la granulométrie est de plus en plus fine et une centralisation de la richesse permise grâce à ces mêmes réseaux qui la font converger et surtout qui monétise des informations livrées gratuitement par les utilisateurs. La question essentielle ne concerne pas la liberté d’accès à l’information mais de savoir qui utilise et comment les informations massivement collectées sont utilisées.

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