--> Comprendre les crises (14) Lire CIORAN
22 déc 2013
Comprendre les crises (14) Lire CIORAN

Lire Cioran me semble un exercice salutaire pour comprendre notre époque qui se caractérise par une abondance de solutions aux aspects de l’existence qui n’a n’égale que leur futilité pour reprendre une analyse que l’on trouve dans l’anti prophète, l’un des chapitres du Précis de la décomposition.

Une civilisation évolue de l’agriculture au paradoxe. Entre ces deux extrémités se déroule le combat de la barbarie et de la névrose. Une jeune civilisation est entêtée et ne croit qu’en elle-même. Elle est la norme et est par essence bornée. Tout le reste peut sans problème périr s’il ne se soumet, s’il ne se transforme pas : l’altérité est assimilée au mal, sauf exception. Les nations les plus puissantes, régnantes, se présentent comme incarnant les valeurs les plus hautes qui soient.
Au sommet de sa puissance, une civilisation peut pour la première fois douter d’elle-même. Il y a longtemps déjà que le doute ronge l’Europe et il aura bientôt pris le dessus en Amérique...
Ce doute, terrible, ouvre la voie à un adoucissement des croyances, à un abandon des valeurs ancestrales, et laisse place au divertissement et à la philosophie. Ainsi naissent des écoles de pensée où tout est mis en doute. Cela n’est qu’un des facteurs qui font que cette humanité finit par remettre en question son passé et ses actes présents, sans songer à perdurer dans l’avenir. La frivolité, commune aux civilisations moribondes qui ne rêvent plus de conquêtes et de gloire, est l’exécration de la vie et la recherche du superficiel.
Elle devient contagieuse chez ceux qui s’étant avisés de l’impossibilité de toute certitude, en ont conçu le dégoût ; c’est la fuite loin des abîmes, qui, étant naturellement sans fond, ne peuvent mener nulle part. Les peuples cultivés ont en horreur le sang et préfèrent la fuite, la préservation de la vie, au combat. Ils deviennent progressivement obsédés par leur salut. Cela en fait de belles cibles, des cadavres parfumés .

Ces courts extraits du Précis de décomposition écrit en 1949 n’ont pas perdu de leur force. Cioran décrit avec férocité et lucidité la décadence qui périodiquement vient miner nos civilisations. Plus elles deviennent tolérantes, plus elles déclinent et selon les circonstances, les interventions humaines nous glissons vers un état de barbarie aveugle, ou nous succombons sous les coups d’adversaires plus déterminés. Pour éviter le déclin, il faudrait que les peuples cessent d’agir nous dit Cioran. Pour y parvenir il faudrait que le désœuvrement soit universel, permettant l’avènement d’une harmonie semblable à celle exposée dans le taoïsme.
Je connais une vieille folle qui, attendait d’un instant à l’autre l’écroulement de sa maison, passe ses jours et ses nuits aux aguets ; circulant dans sa chambre, épiant des craquements, elle s’irrite que l’événement tarde à s’accomplir. Dans un cadre plus vaste, le comportement de cette vieille est le nôtre. Nous comptons sur un effondrement, alors même que nous n’y pensons pas.
Si nous voulons espérer, il nous faudra démentir notre avenir…

En savoir plus
Emil Cioran ; Lettres sur quelques impasses ; La Tentation d’exister ; Paris, Gallimard, 2009.
Précis de décomposition, Œuvres, Gallimard, collection « Quarto », Paris, 1995.
Syllogismes de l’amertume, in Le cirque de la solitude ; Œuvres ; Gallimard, collection la Pléiade.

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