--> Souveraineté nationale, Etat et Sécurité
14 mai 2014
Souveraineté nationale, Etat et Sécurité

La crise profonde que traversent la plupart des sociétés occidentales et tout particulièrement les européennes conduit tout naturellement à s’interroger sur la capacité des États à y faire face. Cette interrogation est indissociable d’une réflexion sur la relation entre État et souveraineté et sur le couple sécurité –liberté.
Les fondamentaux du libéralisme dont l’âge d’or peut se situer à la fin du 18eme siècle et au 19eme siècle ont peu à peu été oubliés car trop souvent réduits à une caricature antiétatique et anti-socialiste. Pourtant les apports de cette théorie, pour peu que l’on prenne la peine de s’y plonger trouvent aujourd’hui une nouvelle jeunesse.
Les principaux ouvrages de Walter Lippmann, Le Fantôme de l’esprit public et l’Opinion publique publiés dans les années 20, puis La Cité libre en 1938, et ceux d’Hayek avec notamment Droit, législation et liberté, La Constitution de la Liberté et La route de la servitude livrent une analyse des démocraties occidentales à mon sens toujours pertinente. Ces ouvrages ont pour point commun de décortiquer tout à la fois les faiblesses de l’État-providence et les insuffisances du libéralisme économique fondé sur le « laissez-faire ». Hayek a essuyé de nombreuse critiques, notamment celles des keynésiens qui lui reprochent une analyse erronée de la grande dépression de 1929.
L’apport d’Hayek ne peut se limiter à la doctrine économique. Il a surtout inspiré un débat d’idées relevant de la philosophie politique sur le rôle de l’Etat.
Hayek, tout comme Walter Lippmann ont dénoncé la tentation des États à recourir à des experts, sans trop se préoccuper de l’existence de contre-pouvoirs. Cette dérive pressentie dès les années 1920 n’est malheureusement pas démentie presque un siècle plus tard. Pour contrecarrer de telles dérives, Lippmann est convaincu de la nécessité d’une refondation de la théorie de la représentation et de la notion même de public. L’illusion serait de croire est qu’il existerait un public, porteur de l’intérêt général, alors qu’il existe plusieurs publics. Les experts sont indispensables mais leur contribution doit être pensée comme une aide chargée de « rendre intelligibles les faits non apparents ». L’expertise ne peut être confisquée par les gouvernants pour renforcer leur pouvoir ou au contraire être utilisée pour justifier un immobilisme « protecteur » bien pratique quand on succombe à la peur du progrès.
La tendance des États modernes à glisser vers un système dont le ciment serait "l’union de la science et du gouvernement" lui apparaît comme la dérive ultime.
La démonstration de Lippmann a le mérite de bien identifier les écueils de la démocratie. Des lois pensées comme des commandements de vie poussent vers le totalitarisme si le lien pouvoir central et peuple est privilégié. Elles vont au contraire dériver vers un individualisme et un libéralisme débridé si au contraire, elles sont pensées comme des transactions, des compromis entre pouvoir central et peuple.
Les deux systèmes peuvent fonctionner tant qu’il n’y a pas de crise venant révéler l’impuissance du système de gouvernance.
Le cycle à venir peut tout aussi bien être celui d’un renouveau de la démocratie que celui d’un empire aux allures de dictature ou bien encore un éclatement des États au profit des cités. La défense et la sécurité d’un État abstrait ne peuvent qu’être artificielles, donc fragiles. En étant perçu par les citoyens détaché des réalités d’un monde instable et globalisé, L’État tel que nous le connaissons est voué à se déliter inexorablement. Plus on retardera la reconstruction d’un État débarrassé de ses mythes aujourd’hui perdus, plus nous nous enfoncerons dans la crise jusqu’à un effondrement. L’ignorance dans laquelle nous nous trouvons aujourd’hui de connaitre notre avenir est finalement la plus éclatante démonstration de la pertinence de la pensée d’Hayek.
Malgré l’accumulation colossale de connaissances, il n’en demeure pas moins qu’elles sont limitées et faillibles, mais c’est bien que par ce que cette connaissance est limitée et faillible que nous sommes libres.

Plaidoyer pour une relecture dépassionnée de Walter Lippmann et Friedrich Hayek
Travaux de Francis Urbain Clave « Walter Lippmann et le néolibéralisme de La Cité Libre ». Cahiers d’économie Politique ; Papers in Political Economy 1/2005 (n° 48), p. 79-110.
Ce texte est un extrait d’un article à paraître dans les Cahiers de la Sécurité et de la justice au mois de juin 2014.

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