--> Le célibat des prêtres, un dossier vieux de quelques siécles !
30 mai 2014
Le célibat des prêtres, un dossier vieux de quelques siécles !

Quatre siècles séparent le Concile de Trente, qui a interdit formellement le mariage des prêtres, de l’encyclique de Paul VI sur le célibat sacerdotal, publiée le 24 juin 1967, dernier texte solennel de l’Eglise catholique sur la question.
Les récentes déclarations du pape François précisant que le célibat n’est pas un dogme rappellent une réalité tout comme l’avait fait le cardinal Ratzinger, le futur Benoit XVI, en 1997, dans un livre d’entretiens, Le Sel de la terre..
L’envoi d’une lettre au pape, en mai 2014, par vingt-six compagnes de prêtres est un nouvel appel pour faire évoluer ce qui n’est qu’une tradition.
Les extraits de mon ouvrage que vous découvrirez à travers ces pages sont toujours d’actualité.

Bouddhisme et catholicisme sont les deux seules religions partageant l’originalité du célibat religieux. La comparaison s’arrête là, car les deux religions partent de deux fondements différents pour le justifier. La doctrine bouddhique l’impose aux moines pour leur éviter de succomber aux « trois racines du mal » révélées par Bouddha : le désir sexuel, la haine et l’erreur. Ces trois passions retarderaient la progression vers le nirvana. En supprimant toutes les tentations de la vie conjugale, le moine se donne les conditions de se consacrer à la méditation. Affranchi des soucis familiaux, il dispose de plus de temps pour progresser dans le chemin de la béatitude.
Quant aux soucis professionnels, ils sont éradiqués le plus simplement du monde. L’abandon de toute matérialité constitue la base de la religion bouddhiste. La plupart des ordres rattachés sont donc mendiants.
Pourtant Bouddha tolère le mariage. Le moine s’impose le sacrifice de la vie familiale par raison philosophique. S’il ne peut y renoncer, l’acceptation de la « voie du milieu » rappelle à chacun qu’il peut progresser à son rythme vers le salut. En application de cette tolérance, le moine ou la nonne bouddhiste peuvent se marier, s’ils l’estiment nécessaire à leur équilibre. Ils retournent alors à l’état laïc sans procédure particulière et surtout sans encourir aucun opprobre ou rejet de la part de l’ordre ou des fidèles.

Rien de tel pour le célibat catholique. Pendant près de quatre siècles, l’Eglise romaine se soucie peu de la question. Il faudra attendre le pape SIRICE en 386 et les conciles de Carthage et de Tolède entre 390 et 401 pour voir progressivement se dégager une doctrine du célibat. Doctrine plus politique et économique que spirituelle.
L’affirmation de la pureté des serviteurs de l’Eglise est d’abord un moyen d’assurer la supériorité de cette église et d’affirmer son indépendance à l’égard du pouvoir temporel. La législation pontificale réglementant l’accès aux ordres et traitant du mariage a pour but principal de distinguer de la masse, les hommes élevés à la dignité du sacerdoce. Le célibat sera ainsi le signe le plus tangible de cette dignité. L’image du prêtre, célibataire et chaste le rapproche de Jésus Christ, aux yeux des fidèles.
Un autre argument, celui-ci économique, pèsera lourdement en faveur du célibat. La montée en puissance de l’institution romaine nécessite des ressources sans cesse croissantes. L’affirmation du célibat au 4ème siècle correspond à cette période d’institutionnalisation. Accepter le mariage, c’est accepter de voir les biens immobiliers ecclésiastiques dispersés entre des héritiers qui entreront un jour inévitablement en concurrence avec les paroisses. Les papes, conscients du risque d’appauvrissement qu’entraînerait la généralisation du mariage, vont durcir de plus en plus la législation. Elle aboutira à l’invalidation canonique du mariage des clercs. Elle sera promulguée après le deuxième concile de Latran en 1139.
Il y aura bien quelques tentatives d’évêques et de théologiens pour militer en faveur du mariage. Toutes leurs initiatives seront irrémédiablement affaiblies par l’apparition de la doctrine de Luther. Cette dernière sera combattue avec vigueur par les papes car elle remet en cause l’organisation hiérarchique de l’Eglise romaine.
Luther condamne le monopole de l’interprétation de l’évangile, le dogme de l’infaillibilité pontificale, le privilège de convoquer le concile et le maintien de la distinction entre état laïque et état religieux… Il rompt ainsi durablement tout lien avec Rome.
En réaction, l’Eglise romaine justifie avec force à la même époque le célibat de ses prêtres mais elle s’accommode de leurs relations sexuelles.
Chaque siècle connaîtra son lot de scandales mettant en cause des ecclésiastiques.
L’examen des arguments invoqués par l’Eglise pour justifier le renoncement à la chair est édifiant. A vouloir assimiler la vie quotidienne au sacrifice de Jésus Christ et en ayant véhiculé pendant des siècles image dévalorisée de la femme, assimilant cette dernière à un agent de Satan, les ministres du culte ont souvent eu des difficultés à appréhender l’authenticité des relations humaines.
Des origines au Concile de Trente.

En 1525, Clément VII, élu pape depuis deux ans, s’étrangle de rage en apprenant le mariage de Martin Luther avec une jeune cistercienne défroquée, âgée de vingt-cinq ans, Katharina von Bora. Cette fois-ci, pense t’il, le prédicateur allemand a dépassé les bornes ! Cinq ans auparavant, Clément qui n’était pas encore pape, assistait au Vatican à la signature, par son parent Léon X (Jean de Médicis), de la bulle Exsurge Domini . Ce document menaçait Luther d’excommunication suite à la publication d’un pamphlet intitulé : Du pape mal informé au pape mieux informé. En fait, les Médicis n’ont pas digéré les violentes critiques de Luther dirigées contre la campagne de vente des indulgences dont le produit était affecté au financement des travaux de la basilique Saint Pierre et accessoirement au train de vie pontifical.
Il faut dire que l’église catholique ne s’est pas embarrassée de fioritures pour promouvoir cette campagne. Le moine dominicain chargé de convaincre les fidèles du Saint Empire romain germanique d’acheter leur accès au paradis, débutait ses prêches par un cantique de sa composition :
« Sitôt que dans le tronc l’argent résonne,du purgatoire brûlant l’âme s’envole… »
Cette ritournelle est insupportable à l’oreille de Luther. Pour lui, seule la foi est capable de sauver mais en aucun cas, l’obéissance à une hiérarchie ecclésiastique.
Il faut dire que depuis Alexandre Borgia, élu pape sous le nom d’Alexandre VI l’année de la découverte de l’Amérique (1492), l’église romaine est secouée de multiples scandales. L’exemple vient de haut. Cardinal à vingt-cinq ans, il collectionne les aventures féminines et les enfants. Son élection au trône de Saint-Pierre ne calme pas son appétit sexuel. Il poursuit une liaison tumultueuse avec une princesse Farnèse et se retrouve également père de deux enfants nés de mères inconnues. Il n’était pas le premier à prendre quelque distance avec la morale... Quelques-uns de ces prédecesseurs étaient déjà pères : Innocent VII avec deux fils, Pie II avec deux filles et Jules II avec trois filles. Quant aux cardinaux pourvus d’une descendance, la liste serait trop longue à dresser.
Luther traitera la curie de rouge prostituée de Babylone En une dizaine d’années, ses idées se répandent dans toute l’Allemagne. Les mariages de prêtres et le renoncement aux vœux des moines et des religieuses se comptent par centaines.
Les princes allemands soutiennent le mouvement. Ils y voient un avantage très concret, celui de faire entrer les biens immobiliers du clergé dans leur patrimoine ou celui de leurs États.
Le célibat incertain : de la fondation de l’église au concile de Trente.

L’église primitive est largement ouverte aux prêtres mariés. Une raison historique l’explique, la nécessité de propager la foi. Elle exige de nombreuses vocations qui ne peuvent être alors puisées que chez les convertis dont bon nombre sont mariés. Au IIIème siècle après J-C, l’empereur Gallien persécute encore des prêtres et des évêques notamment ceux qui s’affichent célibataires et chastes. On peut comprendre dans ce contexte l’absence de règle. A la même époque, les catholiques d’Orient autorisent sans complexe le mariage. Nicolas d’Antioche, l’un des sept premiers diacres de l’église de Jérusalem, préconise le mariage et même l’amour libre.
Autorisation en Orient, tolérance en Occident, pendant plusieurs siècles l’église catholique évite de légiférer sur le sujet. Des théologiens se contentent de valider par leurs écrits la tolérance en affirmant que le célibat ecclésiastique n’est pas un dogme et encore moins un sacrement ou une institution divine. La seule certitude des pères de l’Eglise consiste à proclamer que continence et virginité sont des états supérieurs au mariage. Ils prennent en exemple les apôtres Luc et Marc qui ont pratiqué ostensiblement le célibat par choix.
Il est recommandé aux hommes mariés rejoignant l’Eglise d’éviter de succomber aux tentations de la chair. La continence maritale est vécue comme une discipline morale dont le respect doit forcer l’admiration des fidèles.
Une première règle est fixée en 328 par le concile de Nicée : « Le grand concile défend absolument à tout évêque, à tout prêtre, à tout diacre et à quiconque est engagé dans le clergé d’avoir chez lui à demeure, une femme sous-introduite, si ce n’est peut-être la mère, la sœur, la tante ou encore des personnes qui seraient hors de tout soupçon ».
On remarquera que les rédacteurs ont évité de faire référence à l’épouse. Le nombre important d’écclésiastiques mariés au IVème siècle laisse supposer que la présence de l’épouse est de droit dans la maison de son époux. C’est la bigamie qui est principalement visée par l’interdiction du concile de Nicée. Sa pratique courante en Orient connaissait parfois des dérives voyantes avec la polygamie.
Un siècle plus tard, le débat n’est pas épuisé. Dans son ouvrage « L’exposition de la foi », Saint Jean Chrysostome revient sur la question : « C’est principalement entre les vierges, ou du moins parmi les moines qu’on choisit les candidats au sacerdoce. Que si, parmi les moines, on n’en trouve pas de propres à ses fonctions, on les choisit parmi ceux qui gardent leur continence avec leur femme ou qui, étant veufs n’ont été mariés qu’une fois…Le sacerdoce est donc au-dessus de la virginité, de la vie monastique, du mariage et du veuvage. Il ne convient qu’aux vierges, aux moines, aux veufs après un seul mariage et à ceux qui étant mariés s’abstiennent de leur femme »
A la même époque, les archives religieuses attestent que le pape nomme fréquemment des évêques mariés. Il leur est simplement demandé de faire abstinence. La correspondance d’un certains Syresius est édifiante : « Je ne veux pas quitter ma femme, cela n’est pas pieux » Cela ne l’empêchera pas d’être nommé évêque. Certains d’ailleurs reçoivent des dispenses pontificales pour demeurer mariés.
De tels exemples ne peuvent que favoriser la multiplication des concubinages notoires dans ce que l’on appelle alors le bas clergé. Ce dernier partage la vie du peuple et ne s’en différencie que peu au grand désespoir de la hiérarchie. Cet état de fait va entraîner la réaction de certains évêques et de quelques papes soucieux de disposer de relais efficaces dans la population.
Le pape Sirice publie en 385 une décrétale sur « la loi inviolable du célibat » Le souverain pontife s’appuie sur les écrits de Saint Paul de l’épître aux Corinthiens : « Il est bon à l’homme de ne pas avoir de communication avec la femme. Ce n’est point un commandement, c’est un conseil que je vous donne. Celui qui marie sa fille fait bien, celui qui ne la marie pas, fait mieux. Vous êtes libres ? Ne cherchez pas à contracter mariage. Celui qui est engagé, vit dans la sollicitude de ses affaires, s’occupe de plaire à son épouse et se trouve partagé dès lors, dans ses afflictions et dans ses œuvres. Celui qui n’a pas d’épouse, au contraire, ne vit que pour Dieu et ne cherche que des moyens de lui plaire »
Sirice sera le premier pape à sanctionner le non-respect du célibat par la déchéance de la dignité ecclésiastique. Le moine Jovinien sera le premier à faire les frais du courroux de Sirice.
Le respect du célibat est en fait un moyen habile pour asseoir la hiérarchie ecclésiastique. Réglementer le célibat permet à Sirice de créer les premières sanctions de la justice canonique. Désormais, l’Eglise dispose de moyens lui permettant de faire respecter ses lois. Le célibat n’est alors qu’une mesure parmi d’autres pour contribuer à la reprise en main.
Sirice organise également l’administration de l’église. Il renforce la primauté de Rome en dotant le Saint Siège d’un système de commandement. Les décisions des conciles seront désormais notifiées par lettre aux évêques. L’indépendance du pouvoir papal est proclamée vis-à-vis du pouvoir temporel exercé par les rois et l’empereur. Le pape consacre les évêques, prescrit des enquêtes préalables pour toute candidature à des charges ecclésiastiques, écarte de celles-ci militaires et fonctionnaires civils et rend obligatoire la continence sexuelle du clergé.
Les successeurs de Sirice préciseront que prêtres et évêques mariés peuvent conserver leurs épouses comme « s’ils n’eussent pas contracté d’alliance car il est interdit de chasser sa femme »
La prescription de s’abstenir de toute relation sexuelle paraît insupportable à nombre ecclésiastiques qui font remonter dans chaque diocèse d’incessantes récriminations. Les réponses données seront multiples. Certains évêques ignorent les prescriptions pontificales, d’autres bloquent l’avancement des prêtres persistant dans le concubinage, d’autres évitent d’ordonner des diacres qui ne renonceraient pas préalablement au mariage.
Jusqu’au VIIème siècle, pas moins de treize conciles traiteront du sujet.
Tous reprennent les prescriptions de Sirice et tous constatent que la règle du célibat est bien difficile à respecter.
Le concile « In Trullo » qui se tient à Constantinople en 691 vient ajouter à la confusion. Il condamne fermement les prêtres bigames et excluent du sacerdoce ceux qui ont épousé une veuve, une répudiée, une actrice, une femme de mauvaise vie ou une esclave. Mais son sixième canon est une merveille d’hypocrisie : « Si quelqu’un, peu de temps avant d’être reçu dans le clergé comme diacre, archidiacre ou prêtre veut se marier, qu’il le fasse »
Voilà livré sur un plateau l’argument pour tolérer le mariage. Ce sacrement ne peut être défait, autant en profiter, proclament sous couvert de théologie les évêques d’Orient. Le treizième canon ruine définitivement les efforts de Sirice en tolérant les rapports sexuels.
Les églises d’Orient et d’Occident divergent à cette date sur le célibat. La romaine interdit fermement le mariage mais tolère ceux déjà contractés à condition de pratiquer l’abstinence. L’orientale tolère mariage et rapports sexuels. Elle demande simplement au clergé de se dispenser de rapports le samedi et le dimanche, seuls jours de messe obligatoire pour le clergé.
C’est le treizième canon de ce concile qui restera célèbre pour avoir développé une théorie du célibat autorisé : « Parce que nous savons que la règle de l’église romaine est d’exiger des diacres et des prêtres, au moment de leur ordination, la promesse de se séparer pour toujours de leurs femmes ; nous, conservant l’ancien canon de la perfection apostolique, nous voulons que les mariages des ecclésiastiques soient désormais fermes et stables ; nous ne dissolvons point leur union ; nous ne les privons point de leurs habitudes dans les temps convenables. C’est pourquoi, si quelqu’un a été trouvé digne d’être ordonné, quand même il habiterait avec son épouse légitime, on ne lui demandera point au moment de l’ordination de promettre la continence de peur de paraître outrager le mariage établi de Dieu et sanctifié par sa présence. Une parole évangélique nous crie : « Ce que Dieu a uni, que l’homme ne le sépare point » L’apôtre appelle honorables les noces et immaculé le lit conjugal. Afin de suivre ce qui a été réglé par l’apôtre et par toute l’antiquité, nous aussi observons la même coutume, sachant discerner les temps en toute chose et surtout dans les moments du jeûne et de la prière. Car il faut que ceux qui assistent aux saints autels pratiquent la continence durant le temps de leurs fonctions, afin de pouvoir obtenir de Dieu ce qu’ils lui demandent avec confiance. Si donc quelqu’un, dépassant les bornes des règlements apostoliques, osent priver de la compagnie de sa femme et de l’usage d’un mariage légitime un prêtre, qu’il soit déposé. Si quelque prêtre, sous prétexte de piété, ose renvoyer sa femme qu’il soit séparé et mis en pénitence publique, et s’il persévère, qu’il soit déposé »

Les évêques d’Orient souhaitaient la validation des canons de leur concile par le pape Serge I. Ce dernier ignora la demande non par souci de préserver la chasteté du clergé romain mais afin d’éviter l’affaiblissement de l’autorité pontificale. En évitant de remettre en cause une décision prise par son prédécesseur, il donnait corps à la puissance de la hiérarchie de l’église.
Les orientaux ne désarmèrent pas. Justinien II, le jeune empereur d’Orient, envoie à Rome l’un de ses écuyers du nom de Zacharie avec pour mission d’enlever le pape pour le conduire à Constantinople afin de le contraindre à avaliser les décisions du concile. Le pape prévenu du projet par ses espions encourage un soulèvement populaire à Rome. Zacharie craignant pour sa vie, se jette en pleurant aux pieds du pape, le suppliant de lui sauver la vie. Pendant ce temps, la foule exige de voir le pape et assiège le palais du Latran. Zacharie entendant les clameurs, se réfugie sous le lit du pape. Serge I se montre alors au balcon et, magnanime, renvoie Zacharie à Constantinople rendre compte à Justinien de son échec. L’église orientale si elle n’obtenait pas la reconnaissance attendue, se voyait néanmoins ménagée par le pape Serge et tous ses successeurs. Aucune excommunication ne sera lancée en direction du clergé oriental, ce qui équivaut à tolérer la pratique du mariage et des relations sexuelles.

L’église romaine tentera seulement de limiter le trouble de son clergé, irrité par ce laxisme. Elle répandra une interprétation a minima des conséquences du concile In Trullo. Cet argumentaire persistera jusqu’au début du XXème siècle.
Le célibat est donc pour certains hiérarques romains la vitrine de la supériorité du rite catholique sur tous les autres.

Fais ce que je dis, ne fais pas ce que je fais…

Pendant que les ecclésiastiques orientaux tentent de résoudre le problème de leur vie sexuelle, les romains s’organisent pour concilier vie sacerdotale et plaisirs de la chair. Ceux qui ont fait vœu de chasteté perpétuelle comme les abbés et les moines mais qui ont contracté mariage ou vivent en concubinage notoire, tentent de vivre dans l’abstinence. En l’absence de toute statistique ou témoignages fiables, on ne peut que faire confiance à leurs déclarations publiques dont la teneur nous soit parvenue. Ainsi, l’un d’eux écrit à son évêque qui le sermonne sur sa vie familiale : « J’apprécie cet arrangement (le concubinage) parce que ma compagne prend soin de mes vêtements, prépare les repas, met la table, fait mon lit, allume et entretient le feu et me lave les pieds… » .
Les seules sanctions consistant en des pénitences, il est vraisemblable que même pour les plus vertueux la tentation du péché de chair était très forte. Pour beaucoup de religieux, la vie ecclésiastique est plus une assurance de disposer du gîte et du couvert qu’une vocation, notamment dans les monastères. Moines, riches et pauvres n’ont pas les mêmes exigences. La multiplication des abus sexuels sur les novices est notoire. Ces derniers souvent poussés par la faim se sont réfugiés au couvent pour échapper à la misère, fusse au prix de leur viol.
Certaines abbayes constituent des charges confiées à des laïcs qui y vivent avec leur femme légitime et leur maîtresse. Quand ces abbayes sont fortifiées, des soldats y habitent et les moines assistent à toutes les conséquences d’une vie en communauté incluant des femmes. Il est donc normal qu’ils finissent par succomber aux même tentations que les laïcs. Les mœurs dissolues sont courantes. Nous disposons par exemple du témoignage d’Abelard au XIème siècle. Il ne cache pas que la quasi-totalité des moines de Trosly et de Saint-Gildas-de-Rhuys où il a été abbé, sont mariés, vivent en concubinage et élèvent leurs enfants dans l’enceinte du couvent. Lui-même paiera très cher son assiduité envers son élève Héloïse, nièce de Fulbert, évêque de Chartres. Ce dernier fera castrer l’impétueux chanoine.

Malgré tous les interdits proclamés par Sirice, les écarts de vie ne sont pas stoppés. Deux élections de pape ont même très vite ruiné tout le dispositif répressif mis en place. Comment sanctionner, quand deux de ses successeurs, Félix II et Agapit Ier en 483 et 535 sont fils de prêtres et qu’au moins quatorze papes se trouvent dans la même situation, entre le IVème et le Xème siècle ?
Seules les dépravations les plus scandaleuses sont réprimandées. Mais même là, le barème est incertain ! Mieux vaut commettre le péché de chair quand on est moine ! La sanction théorique pour les membres du clergé régulier est d’une année de cachot et de trois séances de flagellation alors que le tarif est de deux ans de cachot et le fouet jusqu’au sang pour les prêtres et l’ensemble du clergé séculier…comprenne qui pourra.

Au XVIème siècle, l’état des mœurs du clergé catholique est préoccupant. Les papes n’ont de cesse que de reprendre en main un encadrement fragile. Tous les indicateurs sont au rouge. Les évêques multiplient les mises en garde. Dans tous les diocèses, des prêtres fréquentent les tavernes, entretiennent une ou plusieurs concubines et s’enrôlent même dans des bandes de mercenaires. Le souvenir des prêtres qui ont rejoint des grandes compagnies est encore vivace à cette époque. Ces troupes irrégulières, composées d’aventuriers, ont été largement utilisées par les rois de France, Jean le Bon et Charles V pendant la guerre de cent ans. Dissoutes à la paix de Brétigny en 1360, elles poursuivront pillages et exactions pendant plusieurs années. Plus de dix ans après la fin de la guerre, le pape Urbain V autorisera les évêques à absoudre les religieux qui se sont compromis avec ces mercenaires. Cette amnistie divine pour des gens qui ont commis des crimes laissera longtemps des traces chez les fidèles. L’impiété populaire ne peut que croître devant de tels exemples. La débauche qui touche une partie du clergé aggrave la baisse de la foi.
La réponse de l’église à cette situation sera totalement inadaptée. Plutôt que de s’interroger sur le comportement du clergé, elle va excommunier les fidèles blasphématoires et impies. Dans certaines paroisses, on comptera jusqu’à sept cents excommuniés. Tolérance dans le relâchement des mœurs des prêtres, exclusion de la communauté de l’église pour les fidèles, les fléaux de la balance de la justice ecclésiastique ont été alors bien déséquilibrés.
A la fin du Moyen-Age, cette politique sans nuance a fragilisé durablement l’Eglise. La quasi-totalité des dizaines de milliers d’excommuniés ne manifeste aucune envie de réintégrer le giron de l’église. Ce difficile contexte explique le succès du mouvement de libération religieuse amorcé par Luther et les réformateurs. Ce succès et les dérives qu’il suscitera, comme par exemple l’anabaptisme qui se développe à la veille du concile de Trente, font craindre au pape, comme aux rois et aux princes la multiplication des troubles à l’ordre public. Luther doit se résoudre à prêcher contre les anabaptistes pendant la guerre des paysans qui ensanglante l’Allemagne de 1522 à1527 provoquant plus de cent mille morts.

Les travaux du concile de Trente marqueront durablement la vie de l’église en affirmant solennellement le pouvoir pontifical et l’organisation hiérarchique de l’église. Cette dernière avait en effet bien besoin d’unité pour faire taire définitivement toutes les dissensions issues du grand schisme , notamment la théorie dite « conciliaire » défendue par les théologiens français qui affirment la supériorité des décisions prises par un concile général sur celles que pourraient prendre le pape.

A la suite du mariage de Luther, la moitié de l’Allemagne, une partie des cantons suisses, la Scandinavie et la plupart des états d’Europe centrale basculent dans le protestantisme. L’Angleterre rompt avec Rome, France et Pays-Bas avec Calvin commencent à prêter une oreille attentive aux partisans de la Réforme.
Rome ne peut plus tergiverser à la tenue d’un concile. Les cardinaux de la curie qui jusqu’à présent ont tout fait pour retarder une telle réunion, demandée par Luther depuis 1518, laissent le pape Paul III annoncer l’événement en 1534. Il faudra encore dix ans de négociations pour voir réunir le Concile tant la crainte de voir le Saint-Siège sortir irrémédiablement affaibli de l’épreuve est grande.
L’empereur Charles Quint caresse toujours l’idée d’exercer une bienveillante tutelle sur le pouvoir pontifical. Il souhaite donc cette réunion en Allemagne. Il fait pression sur le pape mais aussi sur François 1er qui n’a pas su exploiter l’avantage obtenu à Marignan. En 1544, les armées impériales sont aux portes de Paris. Le roi de France se voit contraint de signer la paix de Crépy en Laonnois. Elle prévoit dans l’une de ses clauses l’envoi d’évêques français au concile. Charles Quint, quant à lui, se résout à un compromis avec le pape. Le concile se tiendra en Italie mais à plus de cinq jours de cheval de Rome afin de réduire les capacités d’intervention des diplomates pontificaux. Le 13 décembre 1545, l’assemblée des cardinaux et évêques se réunit à Trente, ville d’empire de langue allemande, présentant l’avantage de se situer sur le versant Italien des Alpes. Pape et empereur ont ainsi trouvé un compromis acceptable.
Le concile établira la doctrine de l’église catholique jusqu’à Vatican II. Cette œuvre immense sera peu œcuménique. En effet, les historiens établissent sa fréquentation à environ deux cents ecclésiastiques jamais présents simultanément. La séance d’ouverture ne réunira que quatre cardinaux, quatre archevêques et vingt-un évêques.
L’œuvre doctrinale du concile se double d’une œuvre disciplinaire, celle qui nous intéresse. Rome entend bien reprendre en main le clergé en réglementant recrutements, carrières et conditions de vie des ecclésiastiques. Les relâchements constatés en Allemagne, s’ils se propageaient, ruineraient définitivement l’autorité papale et mettraient en péril la puissance temporelle et financière de la papauté.
Les cinq canons disciplinaires de Trente vont définitivement mettre un terme aux atermoiements de l’église face au célibat des prêtres. La période de célibat incertain, qui s’expliquait par les tolérances dont bénéficiaient les religieux depuis la fondation de l’Église, s’achève.
En promulguant le 26 janvier 1564 les canons du concile par une bulle, Pie IV érigeait le célibat des prêtres en loi de l’Église.
La colère de Clément VII à l’annonce du mariage de Luther avec une nonne trouvait ainsi une réponse juridique.

Les récentes déclarations du Pape François donnent une actualité à l’ouvrage écrit en 2002 et réédité en 2005 sur l’histoire et les enjeux du célibat des prêtres.
Image de l’article : Katerine von Bora ; épouse de Martin Luther.

http://www.gerard-pardini.fr/spip.php?article9
Lire la lettre au pape François de compagnes de prêtres :
http://vaticaninsider.lastampa.it/en/news/detail/articolo/francesco-francisco-francis-preti-priests-sacerdotes-34149/

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