--> Comprendre les crises (17)
02 oct 2014
Comprendre les crises (17)

Premiers enseignements de l’épidémie EBOLA

L’épidémie Ebola qui a débuté en Guinée en janvier 2014 est maintenant étendue aux pays voisins, Liberia et Sierra Leone. Cette épidémie de fièvre hémorragique a été déclarée par l’OMS « urgence de santé publique de portée mondiale ». A la fin septembre le bilan avoisinait les 4000 morts dans les trois pays infectés. La situation s’est compliquée avec le décès de plusieurs personnels soignants et les difficultés à maintenir les habitants contaminés dans des zones de quarantaine. Des évasions des centres d’isolement ont vraisemblablement contribué à diffuser plus largement la maladie. Le gouvernement du Libéria a instauré un couvre-feu de quelques jours le 20 août et plusieurs compagnies aériennes ne desservent plus la zone en application du principe de précaution et face au retrait des personnels commerciaux et navigants.
Compte tenu du taux de mortalité particulièrement élevé (de 25 à 90%), la peur qu’inspire cette fièvre hémorragique commence à provoquer hors de la zone infectée des comportements sans proportion avec la réalité de la menace. Des annulations de vacances, une recrudescence de la phobie des avions en Europe et surtout aux États Unis, explicables par la seule crainte d’une contagion sont constatées depuis plusieurs semaines. Le phénomène s’est amplifié en octobre avec la survenance de cas en Europe et notamment en Espagne où la contamination d’un personnel soignant a révélé
des failles dans le dispositif de prévention
Le mécanisme de dérive sociale que l’on constate est identique à celui connu lors des grandes épidémies de peste avec bien évidemment une intensité moindre. On commence à réfléchir à des isolements de quartiers entiers, au recours à la force pour faire respecter les interdictions de circulation et la désorganisation des économies des pays directement concernés est une réalité. Comme il y a plusieurs siècles, l’épidémie se développe d’autant plus qu’elle se répand dans des zones où la population est épuisée par un niveau de vie encore précaire.
Ebola 2014 n’est pas la peste qui a ravagé l’Europe au 14eme siècle et l’a menacée pendant trois autres siècles avec des foyers de crise qui resurgiront régulièrement jusqu’à la dernière grande épidémie connue à Marseille en 1720. L’ épidémie du moyen âge décimera en quatre ans de 25 à 40 millions de personnes. La peste de 1720 de Marseille provoquera le décès de plus de 50 000 personnes, soit la moitié des habitants de la ville et plus de 220 000 individus dans le sud de la France.
De tels chiffres expliquent la désorganisation sociale mais aussi l’hystérie collective des populations confrontées à un tel fléau. Cela a été suffisamment fort pour être toujours ancré dans la mémoire collective et ressurgir quand des épidémies à fort pouvoir létal font de nouvelles apparitions.
Tout un imaginaire, construit à partir de nos peurs ancestrales, mais aussi nourri de préjugés, est en train de se développer sous nos yeux. Cela nous donne une idée du catastrophisme qui surviendrait et qui compliquerait le dispositif de crise qui serait mis en place par les pouvoirs publics.
Il est plus que vraisemblable que si un jour, les moyens médicaux deviennent insuffisants pour endiguer une épidémie, nous utiliserons des méthodes coercitives identiques à celles de nos ancêtres. Elles seront simplement modernisées. L’exemple actuel du Sierra Leone nous le rappelle opportunément. De 1720 à 1723, environ 30 000 hommes en armes, civils et militaires sont mobilisés aux portes de Marseille pour empêcher les déplacements humains et les pouvoirs publics font édifier un mur de 100 km, haut de 2 m et précédé d’un fossé de 2m.
Au 21eme siècle nous aurons des centres « d’isolement » ou de rétention, des zones d’exclusion et les murs seront constitués par l’interruption des liaisons aériennes et le contrôle des flux humains et de marchandises.
Ebola peut aussi faire ressurgir et développer la conception pessimiste, construite dans l’occident chrétien, autour de la triade « diable, péché, mort » . Cette conception a été diluée au sortir des deux guerres mondiales grâce à une expansion sans précédent de la croissance économique et de l’innovation.
Aujourd’hui, les conditions semblent réunies de voir de nouveau une coïncidence se faire entre un discours pessimiste sur l’avenir de l’humanité et une série de désastres, de crises et de malheurs collectifs. Cette coïncidence redonne vie, chez les individus, aux peurs viscérales et peut conduire les États et les responsables religieux à manier la peur comme instrument d’obéissance. On ne peut que s’en inquiéter car cela a toujours fini dans les pires excès.
Cette puissance de l’idée de mal est colossale car elle permet à l’homme d’affirmer sa puissance en luttant avec les technologies qu’il maîtrise contre les conséquences visibles du mal, mais il rend aussi visible et palpable sa faiblesse, avec son cortège de peurs, de négations, de compromissions inhérentes à toute situation où chacun est en danger.
Dans son ouvrage Tempêtes microbiennes , Patrick Zylberman décrit les multiples tentatives « d’autoritarisme sanitaire » pour contenir des épidémies. Nos démocraties risquent d’être confrontées un jour à des arbitrages impossibles entre la sauvegarde des libertés et la mise en place de mesures coercitives liberticides qui, de plus, se révèleront très souvent inadaptées.
On ne peut qu’espérer que chaque citoyen se sente investit d’une culture de la sécurité qui le poussera à appliquer des mesures dont il sera convaincu du bien-fondé. C’est un singulier défi à relever dans une période ou l’autorité des Etats et leur légitimité montrent des signes de faiblesse.
Il n’en demeure pas moins que de nombreuses inconnues demeurent en matière de crise sanitaire. Elles laissent le champ à l’incertitude et cela réduit notre capacité à connaître de manière exacte les effets des agents biologiques et les réactions sociétales engendrées par un désastre. Qui peut aujourd’hui prédire avec certitude quel sera le comportement des forces de sécurité qui seront confrontées au dilemme de faire leur devoir par héroïsme ou de sauver leurs vies.
On peut imaginer qu’à l’instar de ce qui a été constaté lors du désastre de Tchernobyl que nombre de sauveteurs, malgré le danger et même confronté au risque de mort feront leur devoir par motivation de sauver un pays ou plus vraisemblablement l’humanité. Cette motivation sera plus efficace que les textes réglementaires ou les décisions des États qui édicteront les incompatibilités au droit de retrait.
Encore faudra-t-il que le sentiment « d’évidente nécessité », qui dictera la conduite des pouvoirs publics et des agents (publics et privés) déployés sur le terrain, s’impose naturellement pour éviter le rejet du pouvoir exécutif qui sera responsable de la mise en œuvre de pouvoirs de crise sur une longue durée. Une relecture de la théorie de l’inefficacité des pouvoirs de crise développée dans les années 1970 par les Professeurs Burdeau et Quesnet serait salutaire en la revisitant à la lumière de notre vision des dangers de ce nouveau siècle.
Nous devons avoir conscience que c’est la préservation de la vie, qui constituera la finalité d’une législation d’exception liée à une pandémie plus que la prévention de l’ordre public. Ce ciment sera constitué par la garantie que les mesures prises participeront à la sauvegarde de l’humanité.

En savoir plus
Jean Delumeau ; La peur en occident, Fayard ; 1978
Le péché et à la peur ; Fayard ; 1983 (III partie ; La pastorale de la peur ; p 551 et suivantes
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P. Zylberman ; Tempêtes microbiennes ; Gallimard ; 2013
François Burdeau, Maurice Quesnet ; De l’inefficacité des pouvoirs de crise en France de la Révolution à Vichy
Revue Pouvoirs n°10 - Les pouvoirs de crise - septembre 1979 - p.11-20
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