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05 nov 2014
Dernier Bordel

Lire un extrait du chapitre 1

C’était un vendredi. Il était 9h du matin et l’aéroport venait d’enregistrer son soixante-septième décollage. La tour de contrôle avait autorisé le départ d’un vol pour Pékin. Le pilote de l’avion, un indien, jetait un œil distrait sur les commandes. Il avait introduit les coordonnées de l’aéroport de destination et fait le choix d’un décollage automatique. L’avion était aligné dans l’axe de la piste, les réacteurs montaient en régime et les freins lâchés. Le gros quadriréacteur pataud roulait depuis quarante secondes quand le pilote et le copilote se regardèrent, incrédules. Une sorte de serpent monstrueux était visible à moins de 200 mètres, quasiment au point de non-retour, là où ils ne pourraient plus rien faire que décoller quoi qu’il arrive. La chose sortait des espaces herbeux du bord de la piste, elle semblait épaisse d’au moins deux mètres et occupait toute la largeur de l’asphalte. Sa couleur oscillait entre le marronnâtre et le grisâtre et le soleil s’y accrochait provoquant des myriades d’éclats de lumière sur toute sa longueur. Le copilote eut le réflexe d’engager le zoom de la caméra de décollage située dans le train d’atterrissage et de déconnecter le flux d’images des récepteurs situés dans la cabine passagers. Cette manœuvre fit apparaitre dans leur écran de contrôle l’image de milliers de lapins serrés en rang compacts. L’avion était maintenant à cinquante mètres. Les lapins se tournèrent tous vers l’avion, et les deux pilotes, une fraction de seconde, eurent l’impression que les bestioles fermaient les yeux avant de subir l’impact. Les trains d’atterrissage du nez et des ailes broyèrent plusieurs dizaines de rongeurs. L’appareil décolla laissant sur la piste trois marques rougeâtres faites du magma des corps broyés par les roues.
Le pilote relata l’incident à la tour et s’entendit répondre :
« Nous allons fermer la piste, des colonnes de lapins continuent de se former et s’immobilisent sur la piste 1 ; nous ne comprenons pas ce qui arrive ; les vols vont être détournés sur Orly en attendant que les équipes au sol traitent le problème… Bon vol ! »

Le plus étonnant est que la même scène se déroulait au même instant dans la plupart des aéroports du monde. Seule l’Afrique australe fut épargnée par le phénomène.
Le seul point commun à tous ces incidents était que les aéroports concernés comportaient depuis toujours des terre-pleins tavelés de terriers de lapins. Mais jusqu’à présent cette présence avait été contenue.
Le seul désastre connu remontait à la fin du 19eme siècle quand vingt-quatre lapins introduits par les colons australiens devinrent trente millions et ravagèrent les plantations agricoles du pays.
Une réunion interministérielle fut convoquée dès le lendemain dans la plupart des pays qui disposaient d’un gouvernement et d’une administration encore dignes de ce nom.
Les plus éminents spécialistes des léporidés furent invités dans des commissions administratives, parlementaires, exécutives, de consensus (dans les pays les plus écologiquement sensibles). Aucun d’entre-eux ne fut en mesure de donner une explication satisfaisante. Certains développèrent l’hypothèse d’un développement souterrain des lapins qui, tels des rats, auraient à l’insu des gestionnaires d’aéroports construit de véritables villes terriers. Les limites des possibilités offertes par les infrastructures aéroportuaires ayant été atteintes, les lapins n’auraient plus eu que le choix de remonter à la surface en masse dans un réflexe suicidaire indispensable à la survie de l’espèce. Cette hypothèse était combattue par d’autres scientifiques qui brandissaient des études démontrant que les aéroports étaient des « havres de paix » dont la population lapine était estimée en moyenne à cinquante mille individus par site depuis des dizaines d’années et que rien ne prouvait que des lapins aient développé une capacité d’adaptation comparable à celle des taupes. L’autopsie de quelques lapins écrasés sur les pistes ne révélait aucun signe tel que la cécité ou l’allongement des griffes. Ce à quoi, les tenants de l’hypothèse de la vie souterraine rétorquaient que les lapins pouvaient très bien sortir de leurs terriers profonds la nuit et donc ne pas avoir besoin d’adapter leur morphologie.
Des émissions de télévision traitèrent de la reproduction de ces mammifères, expliquant doctement que trois portées par an et par lapine en moyenne était quelque chose de monstrueux, d’intolérable. Cela constituait bien la preuve de l’ineptie des gouvernements qui ne s’étaient pas saisis de la question quand il en était encore temps.
On interviewa des ruraux qui placèrent la question du point de vue de l’équilibre agro-sylvo- pastoral. L’un d’entre-eux résuma bien l’affaire :
—  Quand l’herbe, elle est trop courte, les vanneaux et les mouettes trouvent facilement leur nourriture, les rapaces voient les lapins se promener dans l’herbe et c’est beaucoup mieux ; le problème, c’est que cette herbe haute, il y en a de moins en moins….
Il montra dans une émission à forte audience ce qu’il appelait une coulée à lapin, et en trois coups de bêche il montra une sorte de réseau de terriers dans lesquels les lapins installent leurs garennes. Mais comme plus personne ou presque ne savait ce qu’était une garenne, le journaliste parla d’autoroute à lapins. L’expression eut un grand succès. Elle fut reprise 100 000 fois en moins de trois heures sur les réseaux sociaux, preuve de la pertinence de la thèse.
Le rapport conjoint des ministères de l’agriculture, de la défense, de l’écologie, des transports et de l’Intérieur livra la version officielle :
« Les lapins se sont installés dans des sols sableux, bien drainés, qui caractérisent la plupart des aéroports et qui sont adaptés à la fabrication de leurs garennes. Le sable qui a été rapporté au moment des travaux de construction des pistes a obligé les lapins à creuser plus bas, dans un sol plus argileux, plus compact, plus humide, qui se prête moins à la fabrication des garennes. Ils ont peu à peu modifié leurs habitudes et on estime qu’en vingt générations, une part importante des colonies de lapins n’est pratiquement plus remontée en surface. Ce sont les lapins dits de « surface » habitués au bruit des avions et mithridatisés au kérosène brûlé qui les ravitaillaient. On peut vraisemblablement affirmer que ce modèle sociétal n’était pas idéal et faute de le faire évoluer, car les capacités neurologiques du lapin sont faibles, les rongeurs, jusqu’à présent riverains heureux des aéroports, ont commis une sorte de suicide collectif, tels ceux constatés chez les dauphins ou baleines qui sont également des mammifères. »
Comme il n’y avait eu aucun accident grave d’aviation dans le monde, hormis quelques sorties de piste dans des aéroports secondaires, l’affaire fut vite oubliée.

Quel lien entre un suicide collectif de lapins sur des aéroports, un complot au Vatican, une invasion de punaises de lit,
une histoire d’amour, un projet politique de parité universelle, la disparition du papier toilette et bien d’autres histoires… ? Le fil conducteur de ces chroniques est sans nul doute une certaine désespérance de la vie mais aussi la démonstration que l’on peut s’en accommoder et y prendre plaisir par le mensonge, l’orgueil et parfois par l’amour de l’autre.
Dernier Bordel vient de paraitre.
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