--> A propos de la catastrophe aérienne de la German Wings Lire ou relire Günther Anders, Jean-Pierre Dupuy et Henri Bergson.
29 mar 2015
A propos de la catastrophe aérienne de la German Wings Lire ou relire Günther Anders, Jean-Pierre Dupuy et Henri Bergson.

La catastrophe aérienne du 24 mars 2015 est probablement imputable au comportement suicidaire du copilote de l’avion. C’est du moins l’explication directe la plus probable au moment où ces lignes sont écrites. Le fait est suffisamment rare pour avoir déchainé les commentaires des experts en tous genres. On ne recense que cinq affaires similaires dans les trente dernières années. Pour certaines, la thèse du suicide est toujours contestée, car elle heurte le sens commun. Il est en effet difficile d’imaginer d’être passager d’un avion dont le responsable de la sécurité serait un « irresponsable ».
Nous avons imaginé les conséquences d’un acte terroriste et blindé les portes des cockpits après les attentats du 11 septembre 2001, mais nous n’avons pas osé mettre en place des procédures qui créeraient le doute sur le comportement de ceux chargés de notre sécurité.
Cette catastrophe m’a rappelé les propos très sombres de Günther Anders qu’il tenait en 2001 dans son ouvrage : Et si je suis désespéré, que voulez-vous que j’y fasse ?
Les propos d’Anders concernaient notre société capable d’autodestruction avec les progrès de nos technologies, notamment dans le domaine du nucléaire. Mais notre capacité à créer des catastrophes est sans limite. Les avancées de la génétique ouvrent le champ à des découvertes fantastiques, tout aussi potentiellement positives que négatives.
Pour en revenir à la catastrophe aérienne, certains prônent de confier aux seuls calculateurs de piloter des avions, des trains ou des voitures pour éliminer le facteur humain.
Mais quand sera-t-il le jour où un programmeur génial mais suicidaire, réussira à intégrer une ligne de code corrompue qui provoquera un crash ? La même probabilité existera pour un terroriste hacker.
C’est devant ce constat que prend son sens l’analyse d’Anders : La tâche morale la plus importante aujourd’hui consiste à faire comprendre aux hommes qu’ils doivent s’inquiéter et qu’ils doivent ouvertement proclamer leur peur légitime. Mettre en garde contre la panique que nous semons est criminel. La plupart des gens ne sont pas en mesure de faire naître d’eux-mêmes cette peur qu’il est nécessaire d’avoir aujourd’hui. Nous devons par conséquent les aider.
Jean Pierre Dupuy nous aide également à comprendre de telles situations en nous faisant prendre conscience d’une évolution radicale de la notion de temps. Notre mode de raisonnement est encore trop souvent tourné vers un « temps de l’histoire » faisant la part belle à la prise en compte des expériences du passé alors que le temps de ce siècle est celui du projet qui « unit passé et futur ».
La seule chose importante aujourd’hui est la notion de délai. Nous devons nous convaincre que nous n’arriverons jamais à actualiser tous les possibles et que le pire surviendra un jour sans même que nous puissions l’imputer à de la malveillance ou à la haine d’autrui. Le pire surviendra peut être par notre volonté ou notre espoir de vivre mieux ou de nous sauver.
Cela devrait nous inciter à relire Bergson :Les deux sources de la morale et de la religion . Ce dernier nous livre que « la catastrophe n’entrant pas dans le champ du possible avant qu’elle se réalise, ne peut être anticipée ».
Loin d’être négative et passive, cette analyse doit nous conduire à une attitude de « vigilance permanente » prometteuse pour espérer un avenir dans lequel l’homme aura toujours sa place.

Günther Anders,philosophe autrichien (1902- 1992)
dont l’œuvre porte principalement sur la potentialité de la destruction de l’humanité.
Et si je suis désespéré, que voulez-vous que j’y fasse ?
Entretien avec Mathias Greffrath ; Allia, Paris, 2001.
Jean-Pierre Dupuy : Pour un catastrophisme éclairé - Quand l’impossible est certain ;
Seuil, 2004.
H. Bergson : Les deux sources de la morale et de la religion ; 1932 ; coll. Quadrige, PUF, Paris, 2008.

Partager cet article