--> Comprendre les crises (23) La crise par les lois
26 avr 2015
Comprendre les crises (23) La crise par les lois

Cette approche de la crise ne peut être passée sous silence. L’un de ses théoriciens est Alain Supiot, professeur au Collège de France et fondateur de l’Institut d’études avancées de Nantes. Ses cours au collège de France sur la gouvernance par les nombres viennent d’être publiés.
Leur lecture est roborative. Elle pose le constat d’une société ou la loi est de plus en plus un programme et la réglementation une régulation. L’emprise du numérique dans la vie de nos sociétés les transforment profondément. Ce sont des algorithmes informatiques qui sont utilisés pour gérer notre quotidien avec tout ce que cela comporte d’incertitude et que nous feignons d’ignorer. Nous fonctionnons en faisant de plus en plus abstraction des limites du raisonnement logique, limites pourtant démontrées depuis 1931 par le mathématicien Kurt Gödel. Son théorème d’incomplétude appliqué à l’informatique aboutit à démontrer que l’on ne pourra jamais avoir la certitude qu’un programme pourra vérifier tous les programmes d’un système. Cela devrait nous faire réfléchir sur les crises à venir qui seront d’autant plus graves et difficiles à gérer qu’elles seront liées à l’effondrement d’un réseau numérique utilisé à l’échelle d’un pays, voire d’un continent. L’analyse d’Alain Supiot va au-delà quand il nous dit que « la révolution numérique va ainsi de pair avec celle qui s’observe en matière juridique, où l’idéal d’une gouvernance par les nombres tend à supplanter celui du gouvernement par les lois  »
Institutions et hommes sont invités à réagir par rapport à des objectifs plus qu’à des lois. Nous en sommes arrivés au paradoxe que des réglementations ne sont plus appliquées faute de pouvoir disposer de capacités financières pour faire face à l’application de la norme. À toutes les échelles de l’organisation du travail — celles de l’individu, de l’entreprise et de la nation — se pose ainsi la question de la domestication par les hommes des nouvelles techniques immatérielles, qui peuvent aussi bien contribuer à libérer qu’à écraser leurs capacités de création. Supiot rappelle aussi que « Nos institutions sont donc comme le pont dépeint par Kafka : une construction ancrée dans le sol des faits mais tendue au-dessus de ce vide de sens. Ce pont donne au cheminement humain son assise. Porteuses de sens, les institutions ne sont pas réflexives. Le pont, en se retournant sur lui-même, entraîne dans l’abîme l’homme dont il avait la charge  ».
La prééminence de l’immatériel rend les États fragiles. C’étaient pourtant bien eux qui constituaient la structure des sociétés. Ils sont aujourd’hui très fragiles et le seront encore plus si nous ne sommes pas capables de rendre visible et de donner une matérialité au vivre ensemble incarné par l’Etat. Qui acceptera de se reconnaitre dans une structure et de lui obéir si la démonstration qu’elle ne sait pas traiter l’incertitude devient de plus en plus criante ? Gérer l’incertitude ne peut être confié à des machines, fussent-elles les plus sophistiquées car il leur sera toujours impossible d’épouser toutes les possibilités et il leur manquera ce que seul l’humain sait faire, expliquer et faire accepter que l’on a décidé en privilégiant parfois des faiblesses ou en assumant à des contradictions.

En savoir plus
http://www.college-de-france.fr/site/alain-supiot/inaugural-lecture-2012-2013.htm
http://www.college-de-france.fr/media/alain-supiot
UPL2335835739398687161_supiot.pdf
http://www.iea-nantes.fr/fr/actus/nouvelles/
Lire : Grandeur et misère de l’État social
Leçon inaugurale au Collège de France, Paris, Fayard, 2013
http://books.openedition.org/cdf/2249

Partager cet article