--> Le Pacha
23 mar 2014
Le Pacha


Baptême du Feu à Sébastopol
Les soldats raisonnent rarement comme leurs chefs et encore moins comme les politiques. Comme le fit remarquer Canrobert au ministre de la guerre, la troupe était dans l’état d’esprit de rentrer très vite en métropole. Elle avait été envoyée en Orient pour rejeter les russes de Turquie. En abandonnant la ville de Silistrie et le territoire turc, les russes privaient le corps expéditionnaire de son but initial. Le retour en France ne pouvait donc être qu’imminent. Les généraux et les politiques s’estimaient quant à eux frustrés. Quel gâchis ! Avoir transporté des dizaines de milliers de soldats dans une presqu’île inhospitalière pour les rapatrier quelques mois après tout en se privant d’une démonstration militaire ! On ne pouvait rêver de situation plus indécente !
Si les français s’interrogeaient, les anglais agissaient sans détour et avaient immédiatement transmis des ordres à Lord Raglan, commandant les troupes anglaises, pour se diriger vers la Crimée et assiéger Sébastopol.

Cette situation mouvante étonnait Debernardi. Il était le témoin journalier des atermoiements des officiers généraux. Les amiraux étaient plutôt hostiles à une expédition vers la Crimée, les plus belliqueux des généraux y étaient favorables, les plus raisonnables s’y préparaient en estimant qu’un siège de Sébastopol par la mer serait moins aventureux et permettrait surtout de disposer d’un approvisionnement permanent en évitant les aléas d’une logistique terrestre pouvant être mise à mal par les soldats russes. Il entendit un jour de juillet 1854, alors qu’il attendait le capitaine Brady pour un déjeuner, les éclats de voix du Prince Napoléon, le frère de l’Empereur qui sortait du bureau du vieux Maréchal Saint Arnaud en claquant la porte.
-  De quel abruti sénile sommes-nous affublés ? Ne voilà-t-il pas qu’il veut entraîner les autrichiens avec nous alors que la situation en Europe commanderait que l’on aide les hongrois, les polonais et les italiens à se soulever et à briser ces vieilles chaînes autrichiennes qui étouffent ces peuples ! Au lieu de cela nous allons nous enferrer en Crimée en prenant le risque insensé de nous embourber en Russie ! Qu’en pensez-vous lieutenant ? interpella le Prince.
Antoine-Marie gêné ne voulait pas engager une discussion sur ce sujet, même courte et banale, devant le bureau du maréchal qui n’aurait sans doute que fort peu apprécié qu’un officier subalterne exprime une opinion sur une affaire aussi sensible. Il se contenta de saluer respectueusement le prince par un impeccable garde à vous et il fut tiré d’affaire par l’arrivée dans l’antichambre de l’amiral Bouêt-Willaumez qui s’attira également une remarque déplaisante du Prince :
-  Je vous souhaite bien du plaisir amiral avec ce vieux croûton ! J’espère pour vous que vous ne venez pas le voir pour une décision !
-  Ah Prince, vous êtes toujours aussi caustique, nous obéissons tous tant que nous sommes à l’Empereur, lui seul décidera de la suite des choses….
-  L’Empereur, l’Empereur, grommela le Prince, je vais de ce pas lui rapporter dans quelle confusion sont gérées les affaires et on verra bien ce qui arrivera ! Là-dessus, il tourna les talons et descendit la volée de marche qui séparait l’antichambre du bureau du Maréchal de la galerie qui conduisait vers la sortie du quartier général français.
L’amiral, amusé, se tourna vers Debernardi et avant de rentrer chez le maréchal lui dit
-  Ne vous tracassez pas, le Prince est comme cela depuis des mois, il brûle de commander et n’a pas son pareil pour faire de la diplomatie dans notre dos avec enthousiasme et naïveté ! Les deux vont souvent de pair ! Je ne peux que vous conseiller, lieutenant de garder cet incident pour vous et d’attendre les instructions du maréchal qui est le seul à disposer de la confiance de notre Empereur.
Debernardi se remit au garde-à-vous et estima plus adéquat de ne pas répondre. D’ailleurs l’amiral n’attendait point de réponse d’un officier subalterne. Tout en terminant sa phrase il avait tourné la poignée de porte du bureau du maréchal et s’y était engouffré sans jeter un regard à son interlocuteur.

Sur ces entrefaites Brady arriva et prit Antoine-Marie par le bras. Tout en se dirigeant vers une petite échoppe qui se trouvait non loin du quartier général et où l’on pouvait déguster un splendide ragout de mouton accompagné de pois chiches, il l’informa qu’il ferait partie de l’équipe franco-anglaise qui irait dès le lendemain reconnaître les abords de Sébastopol. Outre Brady, les colonels Trochu et Leboeuf accompagneraient le général Canrobert et sir Georges Brown. Debernardi remercia chaleureusement le capitaine et tous deux trinquèrent quelques instants plus tard au succès de l’expédition autour d’une bouteille d’alcool de figue.
Le reste de la journée se passa en préparatifs. Le port grouillait de marins, de portefaix ahanant sous les charges de provisions et de munitions à embarquer sur la flottille d’une dizaine d’avisos à vapeur dont les mécaniciens et les graisseurs étaient mis à rude épreuve. La chaleur était accablante sur les ponts, elle était insoutenable dans les cales et autour des machines que l’on mettait en pression pour être certain de disposer de toute la puissance nécessaire à l’appareillage. Il fallait également être certain qu’une panne ne viendrait pas perturber l’organisation de la petite escadre ainsi constituée.
Au petit matin, Debernardi embarqua sur le Montebello qui naviguerait de concert avec le Fury, un bâtiment anglais à faible tirant d’eau qui serait utilisé en vue des côtes russes pour s’en approcher au plus près.
Les amiraux anglais et français en grande tenue surveillaient depuis la dunette du Montebello les préparatifs. Bruat et Lyons faisaient triste figure.

Le français avait les traits tirés, amaigris et chacun de ses gestes lui tirait des grimaces de douleur, l’anglais des cheveux filasses, un air de chien battu regardait les troupes embarquer, à demi affalé sur le bastingage, ce qui aggravait la première impression d’homme fatigué qu’il donnait. Debernardi remarqua immédiatement ce tableau peu martial et s’en ouvrit à Brady qui le suivait à deux pas sur la passerelle qui les conduisait à bord.
-  C’est peu dire que notre amiral semble enthousiaste à cette expédition, souffla-t-il à son camarade.
-  Détrompe-toi ! J’ai pu approcher les deux hommes, sous des dehors insignifiants ce sont deux meneurs d’hommes redoutables qui ont toujours été appréciés de leurs officiers et des marins.
-  En plus ils s’entendent à merveille et Lyons connaît merveilleusement l’Orient, il a été ambassadeur à Athènes pendant quinze ans.
-  J’ignorais cela, je ne connaissais de lui que l’anecdote qui en fait le fils de Nelson et celui-là je ne l’aime guère, il nous a détruit la flotte à Aboukir, heureusement que mes compatriotes à Calvi lui ont fait perdre un œil !
-  Ah mon cher Antoine-Marie, toujours à penser au grand Empereur ! Cette époque est révolue, les anglais sont désormais nos alliés et j’ai la faiblesse de croire que cette expédition orientale contribuera aussi à arrimer Albion au vieux continent en créant une communauté d’intérêt aussi puissante que si nous arrivons un jour à percer un tunnel pour relier nos deux pays. Ton grand Empereur n’y est pas arrivé et nous ne le verrons jamais ! Rien ne vaut une bonne guerre pour affirmer des intérêts communs !
Brady interrompit son discours provocant car un groupe d’officiers anglais se tenait à quelques mètres d’eux sur le pont et l’on voyait qu’il tendait l’oreille pour essayer de surprendre la conversation des français. Ils se saluèrent avec une déférence dépourvue de toute convivialité. Contrairement à ce que pouvait penser Brady, il faudrait encore du temps pour gommer tout le ressentiment existant encore entre les deux nations…
Durant le temps où les deux hommes prenaient possession de leur couchette dans un carré surpeuplé de hamacs tirés entre les cloisons, le Montebello avait appareillé.
Il ne lui fallut qu’une vingtaine de minutes pour passer la corne du Bosphore, puis prendre le large à toute vapeur vers Sébastopol.
En quelques heures, la flottille passa au droit de Varna, où par des signaux lumineux envoyés depuis la côte l’expédition apprit que l’épidémie de choléra s’étendait et qu’un régiment entier était atteint. Ces mauvaises nouvelles assombrirent un peu l’ambiance à bord mais la proximité de Sébastopol et du danger fit que l’on se préoccupa très vite des préparatifs nécessaires à l’observation la plus précise possible des défenses de Sébastopol. Les officiers du génie commençaient à déballer les théodolites qui leur permettraient d’effectuer un relevé des fortifications et des angles de tir des pièces d’artillerie que l’on pressentait fort nombreuses.
En vue du port roumain de Costanza, le Cacique, qui disposait de pièces d’artillerie à longue portée se rapprocha du Montebello et du Fury pour les protéger jusqu’à l’arrivée en vue des fortifications russes.

Au petit matin, Debernardi et Brady qui n’avaient pas fermé l’œil de la nuit tant la promiscuité et la chaleur étaient grandes dans leur réduit montèrent prendre un peu de fraicheur sur le pont. Ils assistèrent au transfert des ingénieurs et des officiers du génie à bord du Fury. A moins d’un kilomètre la ville de Sébastopol, toute blanche, se détachait dans une brume de chaleur grisâtre, gloomy summer, comme appellent les anglais cette espèce de soupe qui monte en été lentement le matin de la mer vers la terre et qui rend irréels les paysages les plus insignifiants. Mais là le spectacle était par contre grandiose, des dômes et des coupoles d’or se distinguaient à vue d’œil et l’on pouvait même voir la course éperdue sur les remparts de dizaines de soldats venant prendre position autour des canons de défense de la ville. Les machines à vapeur avaient réduit l’allure et l’on entendait plus que le chuintement de l’eau fendue par les étraves et les lents battements des roues à aube qui équipaient quelques navires de la flotte. Les voiles avaient été affalées et quelques minutes plus tard il fut possible d’entendre les sonneries de clairons et les roulements de tambours qui mettaient en alerte toute la garnison russe.
Un aspirant qui connaissait les signaux russes se mit à crier que l’ordre venait d’être donné aux artilleurs d’ouvrir le feu pour couler. En effet, sur les tours sémaphores qui ponctuaient les fortifications on pouvait voir une danse de pavillons multicolores hissés et abaissés tour à tour.
Soudain un panache blanc couvrit l’une des embrasures du bastion le plus proche de la grande digue de Sébastopol. Trois secondes plus tard un boulet frappait le Fury sous la ligne de flottaison puis un autre se vrilla dans la mer à quelques dizaines de centimètres de la poupe du Montebello couvrant d’eau Debernardi qui, aux côtés de Brady, scrutait à la lunette les installations russes pour prendre des notes.
Par chance, les russes n’avaient pas utilisé pour ce qui apparaissait être un tir de réglage des obus explosifs qui auraient immanquablement causé la perte du petit bâtiment anglais.
Seule la cambuse avait été ravagée et déjà les midships anglais aidaient le charpentier du bord à colmater la brèche d’une trentaine de centimètres par laquelle commençait à s’engouffrer l’eau de la Mer Noire.
Trois minutes plus tard, toutes les pièces des remparts crachaient le feu sans discontinuer. Deux bordées bien distinctes visaient l’escadre, la première trop courte constellait les flots de puissants geysers jaillissant à quelques mètres des navires, l’autre visiblement plus haute rasait le haut des mats en sifflant et allait se perdre plus loin en mer sans provoquer de dégâts. Il était certain qu’une telle chance ne se reproduirait plus. Il ne fallait selon les calculs des artilleurs que cinq minutes tout au plus pour ajuster la hausse des plus grosses pièces susceptibles de couler d’un seul coup au but un navire de la taille d’un aviso.
Les amiraux donnèrent l’ordre immédiat de faire battre machine arrière toute et de s’éloigner de la zone de portée des défenses russes.
La grêle d’obus et de boulets s’amplifiait mais en vain pour le malheur des russes. Hormis les réserves de rhum du Fury qui étaient perdues, aucune perte n’était à déplorer.
Les ingénieurs et Debernardi prenaient des notes à toute vitesse sur leurs carnets pour estimer la puissance de feu de la ville. Un dernier coup aspergea d’eau le petit groupe d’officiers. On n’entendait presque plus les détonations des canons. Dix minutes encore et les salves s’estompèrent, les russes ayant compris qu’il ne servait plus à rien de s’acharner à tirer sur les navires.

Une heure plus tard, le Montebello suivi des autres avisos longeait la côte russe au nord de Sébastopol par le travers d’Eupatoria. A leur grand étonnement les alliés s’apercevaient qu’aucune présence militaire significative n’était visible. Parfois les officiers voyaient dans leurs longues vues des cavaliers qui devaient certainement avoir été dépêchés par la garnison de Sébastopol pour suivre les navires à la trace mais nulle part ne se distinguait des fortifications ou des aménagements de défense qui auraient pu compliquer un débarquement. Plus on allait vers le nord et plus il était possible de se rendre compte que les russes n’étaient pas du tout préparés à contrer une intervention militaire audacieuse. Ce fut la conclusion unanime des échanges entre l’ensemble des officiers anglais et français qui avaient observé minutieusement la zone des futurs combats.

Antoine-Marie était désormais de plus en plus impatient de prendre part à l’expédition militaire qui n’allait pas manquer d’être décidée dans les jours prochains. Il avait vécu comme dans un rêve l’épreuve du feu et s’étonnait même d’avoir été aussi calme pendant que les boulets pleuvaient. Certes il n’avait pas vu la mort frapper mais pendant ces moments intenses, ce n’était pas lui qui était accoudé au bastingage et qui voyait l’eau jaillir, il se trouvait au-dessus des navires et de l’agitation sur les ponts, il s’était aperçu immobile, ce qui l’avait rassuré. Après tout le secret de toute difficulté était bien là, il faut s’en détacher pour s’en jouer même si le prix à payer est la vie. Cette nuit-là, heureux de cette découverte, il s’endormit comme un bébé dans la chaleur du carré, les ronflements, la puanteur de la sueur et des relents d’huile et de charbon et les roulis du navire.

Le Pacha a été édité en 2012.
Il est aujourd’hui disponible sur commande auprès de l’éditeur : http://www.editions-harmattan.fr/index.asp?navig=catalogue&obj=livre&no=34639
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Le destin hors du commun du Général Debernardi Pacha, fils d’un cordonnier de Bonifacio, mêle épopée, espionnage, intrigues financières et politiques. Cette lecture permet de découvrir la vie en Corse au début du 19ème siècle, l’utopie des Saints Simoniens, l’aventure de Suez, le rôle des Français en Egypte sous le Second Empire, la rivalité anglo-française. Des archives familiales et militaires ont permis de donner corps à une vie aventureuse demeurée secrète et dévoilée dans ce roman historique.
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