--> Crise de l’energie et crise des Etats
04 oct 2015
Crise de l’energie et crise des Etats

État et énergie ; de la souveraineté sans partage à la régulation partagée

La maitrise de l’énergie nécessaire au développement économique et au bien-être des citoyens n’échappe pas à la remise en question de l’Etat. Ce dernier s’est toujours préoccupé de cette maitrise en assurant deux fonctions jusqu’alors cohérentes et couplées. La première est celle de l’Etat protecteur, dont les interventions économiques poursuivent des objectifs sociaux et économiques. La seconde est celle de l’Etat souverain qui assure une mission de police interne et une mission de défense pour ses rapports avec l’extérieur .
Ces deux fonctions fondamentales à la vie des États sont de plus en plus confrontées à la fonction de régulation économique, qui présente la caractéristique principale de ne pas être liée à une forme d’État. L’interventionnisme économique s’accommode très bien de l’Etat Nation et il lui est indissociable alors que la régulation économique peut s’affranchir du détour de la nation. La régulation s’accommode mieux des réseaux et de la remise en cause du concept d’État Nation.
La cohabitation, notamment en France de ces deux approches est particulièrement source de conflits et vient parfois cruellement révéler les faiblesses de l’Etat quand il se révèle inadapté à gérer les conséquences d’une économie de réseau dont l’une des principales caractéristiques est l’utilité du système. Cette utilité dépend du nombre d’utilisateurs (présents et futurs). Plus un réseau est pertinent plus il va se renforcer par un effet de rétroaction positif (les forts se renforcent et les faibles s’affaiblissent) . Cet « effet réseau » lui confère une légitimité qui peut être perçue par les utilisateurs comme supérieure à celle d’un État.
Cela explique la difficulté à légiférer pour les réglementer. Les États pouvant être tentés à réglementer dans le sens de la préservation d’intérêts acquis par d’autres producteurs à la légitimité contestée (monopoles, administrations, acteurs économiques nationaux…).
L’énergie n’échappe pas à cette analyse. Le charbon, le pétrole et ses dérivés, l’électricité produite à partir de ces deux sources et ensuite par le nucléaire sont des énergies compatibles avec le modèle des États nations. Ceux-ci sont à même de protéger les sources d’approvisionnement grâce à leur double fonction de protection sociale et de souveraineté, telles que nous l’avons exposé plus haut.
Ces énergies dites « chaudes » ont pour principale caractéristique de dégrader le monde à la différence des énergies froides (eau et vent) qui sont renouvelables et qui pendant des siècles ont pu répondre aux besoins limités d’une humanité à l’expansion maitrisée .
Les études historiques montrent que les États nations qui ont pris le pas sur tous les autres systèmes à « souveraineté fragmentée » se sont construits sur leurs capacités à mobiliser la force militaire au service de leurs intérêts. L’ouvrage de Timothy Mitchell, Carbon Democracy développe la thèse selon laquelle les évolutions politiques de nos démocraties occidentales ont été largement déterminées par la géopolitique et sociale des énergies carbonées, charbon et pétrole. L’Europe a ainsi privilégié l’exploitation de ses ressources minières et organisé un système permettant de disposer de ressources agraires abondantes dans les colonies. Mitchell démontre ainsi que l’exploitation des ressources des pays industrialisés a entrainé la construction de réseaux (ferrés, distribution d’eau, électricité etc...) et révélé le pouvoir de perturbation des travailleurs. Cette combinaison a créé les démocraties modernes construites autour d’un équilibre des forces entre travailleurs et possédants.
Cette approche doit être combinée à la vision scientifique qui a perduré jusqu’à aujourd’hui et qui commence à peine remise en cause. Cette vision scientifique est celle des lois de la thermodynamique posées par Sadi Carnot. Toute production d’énergie s’explique par la différence de potentiel entre la source chaude et un point froid. C’est ce qui explique tout mouvement et le rendement de toute énergie . La différence de potentiel peut s’appliquer à des sources d’énergies froides (hydraulique avec le facteur du dénivelé, ou la différence de pression atmosphérique ou d’intensité électrique entre deux points ….). René Passet donne une image qui permet de comprendre ce mécanisme en citant l’exemple du charbon, mais qui s’applique au pétrole et à l’énergie atomique : Le charbon utilisé pour faire tourner une machine se consume, tous les éléments qui le composent continuent d’exister mais sous une autre forme mais il est déstructuré et ne peut plus engendrer de mouvement. La planète est ainsi une immense machine thermodynamique fonctionnant par différence de température. Le jour où cette différence disparait, plus aucune production d’énergie n’est alors possible.
Ce détour a des conséquences sociales considérables car il explique le fonctionnement de nos sociétés modernes. Le monde ante industriel reposait sur un mécanisme déterministe comparable à celui d’une horloge. Chaque rouage détermine la course du suivant et rien ne peut être changé. La société moderne reposant sur la thermodynamique fonctionne selon un mécanisme probabiliste. Il est difficile de prévoir les mouvements de la matière décomposée, mais ces mouvements obéissent à des lois statistiques et donc d’une moyenne. Cela explique la prise de risque liée au progrès. Nous dégradons la planète mais tant que nous sommes dans une moyenne nous l’acceptons.
Le positionnement de l’Etat est au cœur de cette approche. Pour l’instant il est en phase avec une rationalité économique qui le pousse à maitriser et/ou à réguler selon sa forme les différentes productions d’énergie. L’État interventionniste et l’Etat régulateur, de même que les organisations supranationales fonctionnement pour assurer les conditions d’une meilleure compétitivité des acteurs économiques. Cette amélioration de la compétitivité permettant de produire au meilleur coût et donc de satisfaire les besoins individuels.
Le pouvoir s’est adapté à ce modèle. Il a créé la condition fondamentale de l’économie mercantile qui est « la double disponibilité des individus comme force de travail et comme capacité de consommation . L’intrusion de l’économie dans le mécanisme du pouvoir a été vécue favorablement par les États qui y ont trouvé des moyens de disposer de forces supplémentaires et complémentaires mais qui ont aussi été confrontés à la réalité que celui qui maitrise les forces capitalistiques recherche l’indépendance. L’intrusion de l’Etat s’est ainsi réalisée facilement dans l’industrie et a trouvé matière à règlementation voire parfois possession ou coproduction. Cette intrusion a été aussi facilitée par les industriels eux-mêmes qui se sont rendus très vite compte que la médiation du pouvoir serait facilitatrice de régulation sociale et de réduction des risques.
Réseaux et État : Une cohabitation subie plus que désirée
Les réseaux et notamment ceux liés à la production d’énergie présentent l’intérêt de placer la maitrise de l’information et l’individu au cœur du système du pouvoir. Chacun d’entre nous peut théoriquement y participer. Si la production d’énergie reste encore l’apanage de grosses structures industrielles, on voit néanmoins apparaitre la possibilité de micro productions mais aussi d’énormes possibilités de régulation des flux d’énergie par la maitrise individuelle de l’utilisation de l’énergie. Cette régulation des flux par consentement individuel est ainsi au cœur des différents projets de villes connectées (smart cities et smart grids) que certains présentent déjà comme un nouvel horizon. Les industries de service, notamment les producteurs d’énergies et bien entendu les géants de l’informatique misent déjà sur cet avenir en prévoyant que les 70% de la population mondiale qui seront urbains en 2050 ne pourront qu’utiliser ces services. Ce sont les questions environnementales et les économies d’énergies qui sont mises en avant pour promouvoir ces réseaux, mais aussi la personnalisation. « L’utilisateur consommateur » en réseau est annoncé acteur interactif, citoyen et écologiquement responsable car on lui fournira les outils permettant de maitriser ses différentes consommations de flux.
Nous voyons bien à ce stade toutes les possibilités offertes par un tel système. Mais il est aussi porteur d’individualisme : chacun est en droit de se poser la question du bien-fondé des modalités du partage, mais aussi de totalitarisme : État et entreprises peuvent être tentés de mettre en place des dispositifs incitatifs ou coercitifs pour que les individus adoptent un comportement souhaité. Cela porte les germes de refus individuels d’entrer dans une telle spirale comportementale donc générer des refus d’obéissance.
Cette tendance montre que le fonctionnement en réseau fait émerger autant d’espoir de parvenir à faire émerger une nouvelle société que de craintes de nouvelles menaces matérialisées par l’explosion de l’économie criminelle qui prospère dans un tel environnement.
Cet article se limite à présenter les défis à relever et à faire prendre conscience que les questions énergétiques constituent un sujet touchant au modèle même des États. Le seul enseignement que nous pouvons tirer de la situation actuelle est celui de l’interdépendance et qu’il faut s’interdire de vouloir régler un problème isolément. Traiter de manière pertinente la question de l’énergie ne peut se faire qu’en traitant l’ensemble des questions liées à la forme et à la légitimité des organisations permettant le vouloir vivre ensemble. S’en affranchir ne pourra que provoquer une crise sociétale extraordinairement grave.
La récente réédition d’un ouvrage de René Guénon paru en 1945, Le règne de la quantité et les signes des temps donne l’occasion de découvrir quelques clés d’interprétation de ces « signes des temps » qui à intervalles réguliers ont annoncé la fin d’un cycle pour notre humanité. L’intrication des énergies et des réseaux fait partie, selon moi d’un signe de fin de cycle car il est révélateur de ce que Guénon nomme « le double aspect bénéfique et maléfique, de la marche même du monde ». La fin de cycle que nous connaissons se rapporte à un ensemble très vaste qui concerne les sources d’énergies, les changements climatiques, la dépendance, voire l’addiction aux réseaux de nos sociétés et le mode même d’organisation des sociétés. L’écroulement d’un élément de cet ensemble provoquera l’effondrement de l’ensemble. Cet événement sera catastrophique, provoquera une chute mais cette fin permettra de ramener un rétablissement de principes autour de ce qui est véritablement et que ce que nous vivrons sera plus la fin d’une illusion que celle d’un monde, c’est en ce sens que l’hyper crise qui se prépare devra être vécue.

État et énergie constituent un vieux couple. La politique énergétique a toujours été une politique publique, plus ou moins volontariste et libérale selon la forme des États et leur approche. Une constante néanmoins se dégage, quels que soient les États, il s’agit pour eux de rechercher l’indépendance nationale et de favoriser le développement économique. Ce couple tente de survivre mais il doit tenir compte d’un nouveau partenaire, le réseau. La « société de l’information » est venue depuis une quinzaine d’années bousculer le vieux modèle. Cet article est une synthèse de travaux publiés au dernier trimestre 2015 dans les Cahiers de la Sécurité et de la Justice et dans la revue de l’Observatoire international des crises.
En savoir plus :
Bertrand de Jouvenel, Du Pouvoir, et plus particulièrement les chapitres 8 et 9
Manuel Castells ; Communication et pouvoir, éd. de la Maison des sciences de l’homme.2013
Jaron Lanier ; Who owns the future (Qui possède le futur ?) ; Simon &Schuster ; 2013
René Guenon:Le Règne de la Quantité et les Signes des Temps, Gallimard,‎ 1945 ; réédition 2015.
Timothy Mitchell, Carbon Democracy. Le pouvoir politique à l’ère du pétrole ; pour l’édition française, La Découverte ; 2013.

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