--> Vivre avec : En parler, convaincre, agir
15 nov 2015
Vivre avec : En parler, convaincre, agir

En 2008, lors des travaux de préparation du livre blanc sur la défense et la sécurité nationale il y eut des contributions pour plaider en faveur d’un réexamen permanent de la stratégie de sécurité nationale avec notamment l’objectif de disposer d’une capacité publique de lire la conjoncture sans se reposer sur les leçons ou les normes du passé.
La propagation du terrorisme, de la cybercriminalité, des réseaux criminels de type mafieux ou rompus à l’hyper violence et la multiplication des catastrophes naturelles et sanitaires posaient déjà le défi aux pouvoirs publics d’être confrontés à un ébranlement du sentiment de sécurité. En trame de fond on y trouve la question de la confiance dans les Etats, ciment de la vie sociale et de la robustesse des démocraties.
Cette réflexion sur un nouvel « « espace des possibles » » rendant mieux visible les vulnérabilités qui sont liées aux menaces terroristes et criminelles s’est diffusée chez les responsables de la sécurité et de la défense mais n’a pas eu un écho suffisant dans la société civile pour provoquer une réflexion collective sur la restructuration des architectures institutionnelles et administratives. La question de savoir comment parvenir à des réponses mieux adaptées aux besoins de liberté et de sécurité des citoyens dans un environnement dangereux et criminogène ressurgit à la faveur de d’événements gravissimes comme nous les avons connus en janvier et en novembre 2015.

De tels évènements nous contraignent à approfondir leur dimension sociétale car le champ à couvrir doit inclure la dimension d’appropriation intime par les citoyens de la sécurité nationale. Mais nous réalisons cette appropriation dans les plus mauvaises conditions car sous le coup d’une commotion.

Les réponses le plus souvent mise en place privilégient les procédures de contrôle préventif, les instruments de répression, les systèmes de détection avec pour objectif de réduire les flux dans une approche visant à différencier le licite de l’illicite. Elles ne sont pas ou encore trop peu intégrées dans une approche de continuité d’activité prise dans un sens élargi allant bien au-delà des questions économiques qui est le champ aujourd’hui privilégié.

Il faut désormais partir du principe que le terrorisme, tout comme le crime organisé est en situation de percevoir nos vulnérabilités liées aux réseaux. Il utilisera donc toutes les opportunités provenant de nos insuffisances de coopération entre les secteurs publics et privés.
Sans mutualisation effective des informations, des connaissances et des expériences des deux secteurs, nous ne pouvons que craindre l’apparition de formes neuves et changeantes de terrorisme et de criminalité qui affecteront nos réseaux vitaux pour la simple raison qu’ils irriguent nos économies et que leur altération procurera des sources de profit ou créera une inquiétude profonde.
Comment réagirons nous quand nous nous rendrons compte que nos outils du quotidien ne sont plus fiables ? Que ressentirons nous quand nos systèmes de contrôle clés seront perturbés ?
Il faut prendre comme une réalité que les groupes terroristes et criminels adaptent leurs méthodes face à des systèmes dont ils savent qu’ils sont en mesure de s’opposer à leurs modes d’action traditionnels.
L’affrontement direct avec un État est rarement payant et ils auront de plus en plus tendance à faire prospérer des activités limitant la logique de confrontation brutale au profit d’actions déstabilisatrices des sociétés (le « marketing » criminel et terroriste de la drogue est malheureusement une réalité).

La révélation de nos faiblesses structurelles viendra alors accroitre la défiance des citoyens envers les pouvoirs publics et les entreprises et précipitera l’implosion de notre vieux modèle démocratique.
La réflexion doit être poussée très loin. Il est temps par exemple de s’interroger sur l’ingénierie administrative qui est de plus en plus indépendante et complexe et génère le risque de privilégier ses propres objectifs au détriment de l’intérêt général, sous prétexte de le défendre.

Une « approche tous risques » aurait du sens à structurer l’organisation des pouvoirs publics.
Une telle approche présente l’avantage d’inclure le spectre complet des menaces y compris celles résultant des défauts d’organisation rendant une activité vulnérable à des déstabilisations de toute nature. Il conviendrait dans cette vision globale de disposer d’une solide politique de gestion des risques incluant contrôles de gestion, évaluations des risques, traitement des questions de sécurité et des défaillances des systèmes, cohésion sociétale, planification du maintien des activités…. Seul le suivi de ce spectre peut garantir un bon niveau de protection de notre société mais une telle politique ne peut se concevoir que partagée en confiance avec les citoyens.
Le « Vivre avec »
La question se pose aujourd’hui de savoir si la perspective d’une diminution significative, voire d’une disparition des menaces, des risques et des vulnérabilités identifiés est un horizon crédible. L’hypothèse d’une réponse négative doit être soulevée au profit d’un concept de « Vivre avec » (le terrorisme, la criminalité organisée, le risque nucléaire, la crise financière, …).

Le « Vivre avec » n’est pas la capitulation ni la résignation. Il n’y a rien de résigné à considérer objectivement le caractère pérenne des crises et du terrorisme dont la progression est aussi liée aux progrès de la démocratie. On pourrait même affirmer que chercher à les éradiquer produirait des effets collatéraux nuisibles et conduirait inévitablement à détruire, au nom de la sécurité, les principes et valeurs de liberté sur lesquels certains de ces phénomènes ont su se développer.

Ce concept de « Vivre avec », écarte l’hypothèse d’une victoire totale sur un ennemi - qui n’en est d’ailleurs pas un. Il permet d’orienter la riposte vers l’objectif de contenir la situation dans une mesure supportable. Il s’agit de reconnaître que les démocraties peuvent être des « porteurs sains » de menaces, de risques et de vulnérabilités. A la condition de disposer des outils de surveillance, de contrôle et d’intervention adéquats, elles sont capables de garantir la qualité de vie des citoyens, l’exercice des libertés fondamentales et, plus généralement, la continuité du projet social et politique qui les a fondées.
L’annonce récurrente d’une victoire, qu’on ne peut vouloir que la plus proche possible, participe du discours mobilisateur. Pour être intelligible, elle doit se faire en mettant en œuvre, en parallèle aux réponses d’immédiateté, des solutions pertinentes de long terme dont il faut assumer qu’elles n’offrent pas les mêmes garanties de rapidité.
La conscience de la durabilité des menaces et l’objectif de les contenir constituent un cadre stratégique offrant la possibilité de penser sur le long terme et de se doter ainsi des instruments les plus à même de répondre à cette finalité de « confinement ».
Cette démarche présente également l’avantage de faciliter la prise de conscience collective de la rémanence des menaces au sein de notre société.
Contre un « ennemi », seul l’Etat est jugé compétent pour mener la lutte. Face à une crise dévastatrice, les citoyens s’en remettent naturellement à une intervention de la puissance publique. Le « Vivre avec » normalise la perception des dangers, les rend acceptables et peut enclencher un cercle vertueux au sein d’une société dont les citoyens seront ainsi pleinement conscients de l’environnement dans lequel ils évoluent et des responsabilités qu’ils doivent en conséquence assumer.

Sacrifier non pas la liberté, mais des libertés pour plus de sécurité, privilégier la sécurité pour conforter la liberté .... Le débat est aussi vieux que la démocratie. La triste actualité de ce mois de novembre mais plus généralement de toute l’année 2015 le fait resurgir avec acuité...Penser les crises sans cette toile de fond est impossible.

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