--> Énergie et État : de la structuration à la remise en cause
16 jan 2016
Énergie et État : de la structuration à la remise en cause

Au XXIe siècle, tout est réseau ou potentiellement réseau et leur gouvernance est au cœur des enjeux économiques et politiques. Nous les connaissons et pour l’instant nous espérons ne pas « abîmer l’État ».
Si nous y parvenons, nos pays industriels et démocratiques traverseront cette longue crise sans se perdre, dans le cas contraire, de nouveaux modèles surgiront et l’énergie constituera, très vraisemblablement un facteur central d’organisation ou de désorganisation.
La politique énergétique a toujours été une politique publique, plus ou moins volontariste et libérale selon la forme des États et leur approche. Une constante néanmoins se dégage, il s’agit pour les États de rechercher l’indépendance nationale et de favoriser le développement économique. Ce couple tente de survivre, mais il doit tenir compte d’un nouveau partenaire, le réseau. La « société de l’information » est venue depuis une quinzaine d’années bousculer le vieux modèle.
La difficulté réside aujourd’hui dans le couple Etat –Nation. La nation n’est pas une réalité, mais une idée-force dont le mérite a été de susciter l’adhésion. Elle se révèle et montre sa pertinence par les sentiments qu’elle suscite. C’est pour la nation que les citoyens vont se battre quand la représentation que chacun en fait coïncide avec un idéal accepté.
La nation est forte quand les individus éprouvent un sentiment collectif et une vision convergente.
C’est la force de ce sentiment collectif qui va procurer la cohésion sociale, mais aussi spirituelle, qui va permettre de transcender les intérêts individuels par la reddition d’arbitrages acceptés et qui va faire que la coercition est non seulement acceptée mais attendue afin de gommer les aspérités sociales dues aux rivalités inhérentes à toute société. Il faut que le pouvoir soit sacré par l’idée de nation pour que la force soit légitime.
Ce mécanisme de symbiose entre État et nation en montre bien les forces et faiblesses. La force de la nation incarnée par l’État est d’être un instrument d’ambition et un ciment, sa faiblesse est d’être aujourd’hui à la peine pour s’incarner dans un monde ou les États cohabitent avec des réseaux de communautés en tout genre et des aspirations à la liberté difficilement compatibles avec les renonciations à la liberté qu’imposent la généralisation des conflits et la redéfinition de la notion de frontière. Le territoire à défendre est autant géographique que virtuel, ce qui rend complexe l’adhésion à un État-nation.
Il est d’ailleurs symptomatique de constater que la plupart des travaux sur le concept de nation font l’impasse sur l’analyse des réseaux. Nous sommes capables de décrire les évolutions de la nation depuis plusieurs siècles. Nous pouvons en retracer précisément les étapes qui vont de la royauté avec une communauté rassemblée autour d’un souverain aux différentes étapes de la nation républicaine de l’ère moderne qui ont successivement consacré les provinces puis les zones industrielles et les métropoles .
La crise de l’État-nation n’est pas niée, mais elle est appréhendée à partir de l’échec de l’intégration de la vague d’immigrés et de la perte des repères de la nation (famille, école, travail, églises, partis politiques…).
Les réponses à la crise des analystes apparaissent à notre sens décalées, car même si elles s’en défendent, elles font toujours appel à la « magie républicaine » ; l’État apparaît toujours comme le garant de l’unité de la nation par les solidarités. La préservation de l’État est décrite comme « l’ultime limite admissible de la mondialisation ». Ce scénario est possible, mais il repose sur le postulat étatique et, comme tous les postulats, il repose sur l’assentiment de l’auditeur.
Or, force est de constater que les auditeurs sont de moins en moins citoyens d’un État et de plus en plus acteurs de réseaux qui débordent des frontières classiques et que les organisations supranationales sont elles-mêmes en crise.
La maîtrise de l’énergie nécessaire au développement économique et au bien-être des citoyens n’échappe pas à la remise en question de l’État.

L’interventionnisme économique s’accommode très bien de l’État-nation et il lui est indissociable alors que la régulation économique peut s’affranchir du détour de la nation. La régulation s’accommode mieux des réseaux et de la remise en cause du concept d’État-nation. La cohabitation, notamment en France, de ces deux approches est particulièrement source de conflits et vient parfois cruellement révéler les faiblesses de l’État quand il se révèle inadapté à gérer les conséquences d’une économie de réseau dont l’une des principales caractéristiques est l’utilité du système. Cette utilité dépend du nombre d’utilisateurs (présents et futurs). Plus un réseau est pertinent, plus il va se renforcer par un effet de rétroaction positif (les forts se renforcent et les faibles s’affaiblissent ). Cet « effet réseau » lui confère une légitimité qui peut être perçue par les utilisateurs comme supérieure à celle d’un État. Cela explique la difficulté à légiférer pour les réglementer, les États pouvant être tentés de réglementer dans le sens de la préservation d’intérêts acquis par d’autres producteurs à la légitimité contestée (monopoles, administrations, acteurs économiques nationaux…).
L’énergie n’échappe pas à cette analyse. Le charbon, le pétrole et ses dérivés, l’électricité produite à partir de ces deux sources et ensuite par le nucléaire sont des énergies compatibles avec le modèle des États-nations. Ceux-ci sont à même de protéger les sources d’approvisionnement grâce à leur double fonction de protection sociale et de souveraineté. Le pouvoir s’est adapté à ce modèle. L’intrusion de l’économie dans le mécanisme du pouvoir a été vécue favorablement par les États qui y ont trouvé des moyens de disposer de forces supplémentaires et complémentaires. Cette intrusion a été aussi facilitée par les industriels eux-mêmes qui se sont rendu très vite compte que la médiation du pouvoir serait facilitatrice de régulation sociale et de réduction des risques.
Réseaux et État : une cohabitation subie plus que désirée
Les réseaux et notamment ceux liés à la production d’énergie présentent l’intérêt de placer la maîtrise de l’information et l’individu au cœur du système du pouvoir. Chacun d’entre nous peut théoriquement y participer. Si la production d’énergie reste encore l’apanage de grosses structures industrielles, on voit néanmoins apparaître la possibilité de micro productions, mais aussi d’énormes possibilités de régulation des flux d’énergie par la maîtrise individuelle de l’utilisation de l’énergie. Cette régulation des flux par consentement individuel est ainsi au cœur des différents projets de villes connectées (smart cities et smart grids ) que certains présentent déjà comme un nouvel horizon. Les industries de service, notamment les producteurs d’énergies et bien entendu les géants de l’informatique misent déjà sur cet avenir en prévoyant que les 70 % de la population mondiale qui seront urbaines en 2050 ne pourront qu’utiliser ces services. Ce sont les questions environnementales et les économies d’énergies qui sont mises en avant pour promouvoir ces réseaux, mais aussi la personnalisation. « L’utilisateur consommateur » en réseau est annoncé acteur interactif, citoyen et écologiquement responsable, car on lui fournira les outils permettant de maîtriser ses différentes consommations de flux.
Nous voyons bien à ce stade toutes les possibilités offertes par un tel système. Cependant, il est aussi porteur d’individualisme : chacun est en droit de se poser la question du bien-fondé des modalités du partage, mais aussi de totalitarisme : État et entreprises peuvent être tentés de mettre en place des dispositifs incitatifs ou coercitifs pour que les individus adoptent un comportement souhaité. Cela porte les germes de refus individuels d’entrer dans une telle spirale comportementale donc générer des refus d’obéissance.
Le fonctionnement en réseau fait naître autant d’espoir de parvenir à faire émerger une nouvelle société que de crainte de nouvelles menaces matérialisées par l’explosion de l’économie criminelle qui prospère dans un tel environnement .
L’État est aujourd’hui confronté à la question de qui détient réellement le pouvoir dans nos démocraties européennes. La réponse n’est plus évidente. Pour de plus en plus de citoyens, la liberté de tous apparaît souvent comme la liberté des plus forts. Il est fort à craindre que si la troisième révolution industrielle que certains décrivent comme acquise, prospère dans notre cadre inadapté nous n’échappions pas à une rupture violente qui sera suivie comme toutes les révolutions d’une réorganisation dont les contours sont encore inconnus.
Lire l’intégralité de l’article dans le Magazine de la communication sensible et sa version complétée dans les Cahiers de la sécurité et de la justice

Cet article est né d’une relecture de trois conférences de Fernand Braudel prononcées en 1976 à l’université John Hopkins et d’un chapitre de l’histoire de France d’Ernest Lavisse intitulé " La Crise ".
Voir également sur ce blog l’article publié en octobre 2015.
Cet article a pour objectif de partir de la définition de l’État pour montrer sa difficulté d’adaptation au nouvel environnement sociétal qui se construit actuellement sous nos yeux.
Prospective : Horizon 2020 ; Numéro spécial du Magazine de la communication de crise et sensible.
12 auteurs se sont penchés sur les crises et la gestion de crise de demain.

http://www.communication-sensible.com/portail/

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