--> Comprendre les crises (25) Histoire, économie et théorème d’Arrow
27 mar 2016
Comprendre les crises (25) Histoire, économie et théorème d’Arrow

Deux ouvrages méritent d’être lus simultanément.
Le premier, Les somnambules, a été publié en anglais en 2012, il décrit la marche inexorable de l’Europe vers la guerre de 1914 ; le second, L’État a été écrit en 1985 et diffusé en France en 1994.
La première phrase de la conclusion des Somnambules est une remarque de la romancière anglaise Rebecca West, de passage à Sarajevo en 1936 : « Jamais je ne comprendrai comment tout cela est arrivé… non pas qu’il y avait trop peu de faits connus, mais au contraire, parce qu’il y en avait beaucoup trop… »
Comment, sur ce constat, ne pas faire un parallèle avec la tragique actualité qui entrelace crises économiques, sociales, climatiques et terrorisme un peu partout dans le monde.
Les faits qui ont conduit à l’embrasement de 1914 ne peuvent se comparer avec les faits qui se déroulent sous nos yeux, mais la grille d’analyse est malheureusement identique. Christopher Clark, l’auteur des Somnambules, résume bien la situation : « Personne ne souhaitait que cela arrive, mais au-delà de cet intérêt commun, chacun défendait des intérêts particuliers et contradictoires ». De ce point de vue, c’est bien une pièce identique qui se joue devant nous.
Nous pressentons bien un possible effondrement, mais aucun des acteurs des différentes crises en cours ou en gestation ne semble disposer d’une stratégie. Cela rend encore plus difficile l’émergence d’une stratégie globale à l’échelle d’un continent, à défaut d’ambitionner un niveau planétaire.
Le professeur Clarke estime que la différence majeure entre les années qui ont précédé 1914 et celles qui ont suivi 1945 réside dans le fait que pour cette seconde période, dirigeants et opinion publique ont intégré les conséquences d’une guerre nucléaire. Or, la crise à venir ne me semble pas être une guerre mais un effondrement des sociétés car le ciment constitué par les États est en train de se déliter à grande vitesse dans les pays industrialisés.
C’est à ce niveau du raisonnement que la lecture simultanée de l’ouvrage d’Anthony de Jasay est à recommander.
De Jasay est un représentant de l’Ecole du choix public. A ce titre, il a souvent été classé dans la catégorie des ultralibéraux antiétatiques, donc peu fréquentable...
La lecture complète de son ouvrage, comporte certes, une critique non dissimulée de l’Etat interventionniste, mais il faut surtout retenir que son analyse repose sur une application du théorème d’Arrow (voir en savoir plus) qui s’applique aux décisions en environnement incertain. Si l’on prend la peine de lire avec cette grille mathématique, force est de constater que la démonstration de De Jasay sur la nature de l’État ne peut être balayée d’un simple revers de main.
Que nous dit De Jasay ? La nature fondamentale de l’État est la contrainte. La seule différence entre l’État totalitaire et L’État démocratique réside dans le placement du curseur de la contrainte. Dans le premier cas, c’est la violence qui constitue le ciment, dans le second ; c’est la recherche de l’appui populaire.
La grande leçon de cette théorie est que l’État ne peut survivre que s’il est conflictuel et qu’il assume le conflit.
L’État agrège les fonctions d’allocation, répartition, stabilisation et sécurité et elles ne sont pas séparables les unes des autres.
Tout repose sur l’acceptation d’arbitrages par les citoyens. La crainte permanente est celle de glisser vers l’État totalitaire. La difficulté est de trouver le point d’équilibre entre un État « qui prend soin de la substance des individus » et des individus qui aspirent à se consacrer à des activités qu’ils ont choisis. Cet équilibre est déjà difficile en période de croissance, il est quasiment impossible quand l’environnement dans lequel se meuvent individus et État est instable.
Jasay conclut en nous disant que la condition inéluctable de l’État est de se renforcer et que la société civile, par nature ne peut être que déçue. L’équilibre attendu ne peut être assuré que par la seule compétence reconnue des décideurs qui constituera le brevet d’acceptabilité du pouvoir.

En savoir plus :
Les somnambules : Été 1914 : comment l’Europe a marché vers la guerre ;
Christopher Clark ; Flammarion ; 2013.
Un commentaire de la revue Hérodote :
http://www.herodote.net/Les_somnambules-bibliographie-519.php
Ecouter une conférence du professeur Clark au Gresham collège :
https://www.youtube.com/watch?v=6snYQFcyiyg

Anthony de Jasay ; The State", Basil Blackwell, Oxford ; traduction française 1994 ;
L’Etat, la logique du pouvoir politique ; Les Belles Lettres ;
Comprendre le théorème d’Arrow
Kenneth Arrow, économiste, Prix Nobel 1972 a énoncé ce théorème en 1951.
Ses travaux montrent qu’il n’existe pas de procédure d’agrégation des choix individuels en choix collectifs qui respecte les 5 principes ci-après :
universalité, unanimité, non-dictature, indépendance vis-à-vis des états non pertinents et transitivité.
https://www.cairn.info/revue-du-mauss-2004-2-page-388.htm
Plus abordable :
http://www.quebecoislibre.org/030510-4.htm

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