--> Comprendre les crises (26) Lire Slavoj Žižek
21 mai 2016
Comprendre les crises (26) Lire Slavoj Žižek

La réédition 2016 d’un livre du philosophe slovène, paru en 1990 Ils ne savent pas ce qu’ils font est un nouvel indicateur révélant la profonde gravité de la crise que nous traversons.
Cette seconde publication fait suite à Bienvenue dans le désert du réel publié en 2005, qui analysait le capitalisme comme un intégrisme et dénonçait la politique américaine d’encouragement de l’émergence de l’intégrisme musulman et son exploitation pour légitimer non seulement les interventions militaires mais la torture.
Les critiques de Žižek servent de soubassement aux divers mouvements libertaires et à tous ceux qui dénoncent « l’obscénité de la société du spectacle ». Là où on ne sait pas on jouit nous dit Žižek. Comment ne pas approuver ? Mais la pensée de l’auteur, qui reprend les fondamentaux lacaniens, défend l’idée que nos motivations les plus profondes sont expliquées par l’inconscient. Il semble difficile de souscrire à cette approche démotivante qui peut tout justifier et qui participe au délitement des sociétés démocratiques. Il est vrai que ce raccourci est bien commode pour transférer sur un « empire mondial », dirigé par des intérêts financiers, tous les maux dont nous souffrons.
Si l’on peut critiquer cette facilité, portée par la philosophie de Žižek, il faut néanmoins lui reconnaitre un apport fondamental, celui de nous faire prendre conscience de la progression de la dimension catastrophique de l’époque dans laquelle nous sommes entrés depuis le début du XX siècle avec la banalisation des énergies destructrices qui ont permis simultanément le développement économique et une régression spectaculaire de la pauvreté. L’ennemi ultime est l’Etat répressif dont la seule justification serait de préserver les intérêts de l’empire global. Ce faisant l’Etat est acteur de sa propre destruction car ses intérêts ne peuvent coïncider avec ceux de l’empire…
Slavoj Žižek estime que l’opposition fondamentale se situe entre l’Empire global américain et ses colonies et l’Europe et que ce conflit ne peut se résoudre par la démocratie actuelle dans laquelle se meut notre continent. Le salut de l’Europe passerait donc par le refus de l’Empire ….
Le monde selon Žižek est une promesse de dictature qui semble être le passage obligé pour un nouvel ordre déglobalisé où tout simplement une réaction inévitable des pouvoirs en place pour se défendre contre les coups de boutoirs portés contre la démocratie. Nous aurions donc à choisir entre une dictature joyeuse, assumée et une dictature insidieuse, supportée par la peur d’un chaos que nous supposons aux portes de nos sociétés.
Si le constat de Žižek (dilution de la politique, des responsabilités, despiritualisation, dématérialisation, détournement du langage, fausse tolérance …) peut être partagé, il est difficile de souscrire au remède qui est une sortie de la démocratie.
Le point intéressant, mais inquiétant est de voir l’évolution de Žižek. Bienvenue dans le désert du réel est désespérant, Ils ne savent pas ce qu’ils font, paru 15 ans avant, s’achève sur un paragraphe intitulé Le geste de Moise. Žižek y rappelle que les crimes les plus abominables du siècle dernier, nazis et staliniens, ont été commis au nom d’un idéal de l’homme nouveau. Et il écrit « Peut-être l’obsession de Freud par Moise de Michel Ange serait à lire sur ce fond : il y entrevoit un homme qui était sur le point de céder à cette fureur destructrice, mais qui néanmoins trouvait la force de se maitriser et de ne pas casser les tables de la loi. Aujourd’hui, face aux catastrophes rendues possibles par l’incidence du discours de la science dans la réalité, un tel geste de Moise est peut être notre seule chance. »
Face à ce désert du réel et au nihilisme qui se développe sous nos yeux sans que l’on s’en émeuve trop, il serait temps de réapprendre aux générations à philosopher. Cela permettrait aux futures générations de savoir déceler les fausses valeurs, et de réapprendre les bienfaits de la quête du bonheur et de la sagesse en se donnant la possibilité d’une déconnexion avec les religions.
Nous avons malheureusement oublié l’apport du savoir grec qui avant d’être une source de connaissances a été une discipline qui a permis de traverser des siècles de crises en exigeant de chaque homme de savoir ce qu’ils savaient, ce qu’ils disaient, ce qu’ils faisaient, ce qu’ils voulaient …
La force de la philosophie ne réside pas dans les théories qu’elle a générée mais dans les vies qu’elle a contribué à façonner en leur faisant prendre conscience de du bien, du beau et de la sagesse. L’avoir oublié et l’avoir fait peu à peu disparaitre du socle de l’enseignement nous a conduits sur le chemin de crête sur lequel nous cheminons aujourd’hui sans savoir si nous allons tomber ou surmonter le danger de l’effondrement.

En savoir plus :
Ils ne savent pas ce qu’ils font ; Point hors ligne, 1990 (réédition 2016 PUF,collection Perspectives critiques).
Bienvenue dans le désert du réel
Flammarion ; La bibliothèque des savoirs ; 2005 ;

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