--> Le Machiniste de Saint Pierre
06 fév 2012
Le Machiniste de Saint Pierre

Découvrez le premier chapitre :

Ce 28 octobre, Rome baignait dans une lumière éclatante. Elle réveilla Ettore Cavalli. Son minuscule appartement était perché au dernier étage du 4 via Grégoriana. Le soleil entrait à flots dans la chambre dépourvue de rideaux, avantage appréciable aux beaux jours mais handicap les jours de pluie, car les huisseries n’avait pas été entretenues, aux dires de la concierge depuis 1816. Qui plus est, les mauvaises langues du quartier affirmaient que les seules malfaçons des immeubles de ce côté-ci du Tibre, provenaient du travail bâclé par des ouvriers allemands qu’un consul de Prusse avait dépêché après le Congrès de Vienne pour décorer sa résidence. Ruinés après quelques semaines de débauches qui avaient eu raison de leurs économies, ils avaient survécu en se louant à des entrepreneurs peu scrupuleux.
Ettore Cavalli s’étira dans son lit, ouvrit un œil, aperçut l’un des clochers de Sainte Marie Majeure et remercia Dieu d’être vivant une journée de plus.
Il tenait cette pensée matinale de sa grand-mère paternelle qui chaque matin, alors qu’il était enfant, récitait, en se signant plusieurs fois, un galimatias dont les seules paroles qui lui étaient intelligibles étaient « Salve régina Maria ». Il croyait peu à ce genre de viatique, mais pensait que cela ne pouvait lui nuire. Qui sait, disait- il, dans un accès mystique périodique, survenant en général le dimanche matin des périodes de grandes fêtes religieuses, quand il entendait sonner les cloches de Sainte Marie à toute volée ou que lui parvenaient, assourdis, les chants d’une procession empruntant la via Capo le case – Si quelqu’un existe la haut, il verra que je suis un bon romain et il m’évitera un passage au purgatoire ; ou mieux encore, il me signera un bon d’entrée directe au paradis - !
Mais qui donc était Ettore Cavalli ?
Orphelin à quinze ans, il avait perdu ses deux parents un soir de représentation exceptionnelle d’Aida aux bains de Caracalla. Un éléphant emprunté au zoo de la ville s’était affolé sur la scène à l’acte deux en entendant les chœurs chanter « Gloire, gloire, gloire au roi ! » Un coup de cymbale avait achevé de rendre fou l’animal qui s’était précipité sur le premier rang de spectateurs. Les parents Cavalli qui avaient économisé presque une année durant pour être installés devant l’orchestre furent piétinés par le proboscidien.
L’émoi fut tel, qu’il suscita un élan de solidarité, dont seuls les romains ont le secret. Les fonds recueillis permirent la prise en charge de l’éducation du jeune Ettore.
Mis en pension chez les frères mineurs de saint Laurent pendant trois années, ces derniers lui trouvèrent une place de graisseur à la Régie des tramways. Ils lui octroyèrent aussi la jouissance du petit appartement de la via Gregoriana. Ces trente mètres carrés étaient son refuge. Il s’y était épanoui. Il sortait peu malgré les sollicitations de ses autres collègues graisseurs, tous joyeux drilles, qui le samedi testaient leur bonne fortune auprès des domestiques et des vendeuses.
On ne lui connaissait aucune aventure. C’était d’ailleurs un sujet de raillerie quasi quotidien au dépôt. Il décida un jour en grand secret de faire monter une prostituée chez lui.
Il en avait repéré une à deux pas de sa rue, via Sistina, où elle attendait le client, en s’excusant presque de racoler. Elle s’appelait Proserpina. Sa timidité apparente avait décidé Ettore à l’aborder. Elle ne lui apparaissait pas vulgaire comme celles qu’il avait parfois pu voir traîner aux bras de ses camarades de travail dans les trattorie mal famées proches du dépôt des tramways.
Le prix demandé ne lui semblant pas exorbitant, il l’emmena dans sa chambre. Personne ne réussit à obtenir de détail sur cette aventure. La voisine du cinquième avait entendu des bruits inhabituels chez « M. Ettore », mais la concierge n’ayant vu, ni entrer, ni sortir la fille, la rumeur s’arrêta dans la cage d’escalier. Ettore aurait bien voulu recommencer l’expérience, mais il s’était réveillé à six heures du matin et non à cinq comme à l’accoutumée. Il arriva avec presque une demi-heure de retard à son travail sans avoir pris un café. Cela lui sembla monstrueux. Pendant qu’il enfilait sa combinaison bleue, maculée de graisse, il décida d’éviter à tout jamais les contacts charnels. Privilégier les sens sur le devoir lui paraissait insurmontable.
Tout en tirant la fermeture éclair de ses bottines il réalisa également que prendre goût à de telles fantaisies pouvait définitivement compromettre son ambition de devenir conducteur de tramway. Ettore graissa ainsi pendant presque dix-huit années.
Son assiduité le fit remarquer. Même quand une grève générale paralysait es transports romains, Ettore venait au dépôt. En été il essuyait la graisse qui sourdait des boites d’articulations chauffées par le soleil, en hiver il réchauffait avec précaution les cylindres pour maintenir une fluidité optimale dans les circuits. Les machines dont il avait la responsabilité étaient ainsi toujours les premières à repartir dès l’annonce de la fin de la grève.
Il était devenu le spécialiste du graissage. Un soir il se surprit à écrire sur la petite table de sa cuisine une vingtaine de lignes décrivant les gestes qu’il fallait accomplir pour économiser la graisse des burettes tout en assurant une meilleure lubrification des machines.
Les termes employés étaient maladroits mais les tours de mains géniaux. Dans un accès d’audace, il décida le lendemain matin de faire-part de ses réflexions à son chef d’atelier.
Ce dernier, un gros lombard, toujours en sudation, regarda le morceau de papier que lui tendait Ettore. Son premier réflexe fut de le rabrouer mais une lueur se fit dans son esprit. -Lueur d’autant plus fulgurante que rare. Quand elle survient chez un être frustre, elle peut produire un chef d’œuvre ou des convulsions, si l’on en croit les travaux d’un éminent psychiatre-
Alberto, le chef d’équipe était peu apprécié par sa hiérarchie. Brutal, parfois éméché, il ne devait son maintien qu’à la terreur qu’il faisait régner sur les apprentis de l’atelier. Il n’était pas rare de le voir cogner l’un des malheureux gamins avec un maillet de bois. Le travail était malgré tout réalisé. L’assiduité de son équipe et l’absence de plaintes faisaient qu’Alberto était maintenu dans son poste. Il savait par contre qu’il ne deviendrait jamais contremaître principal, le maréchalat des transports, car il avait frappé un jour un apprenti stagiaire qui était le fils d’une pétulante maîtresse du sous-directeur de la Traction. Personnage puissant que les ouvriers voyaient une fois l’an pour la remise des médailles du travail.
Alberto lut attentivement le papier d’Ettore et y vit le moyen de sa revanche. Il attira son subordonné dans un coin de l’atelier et lui proposa en quelques secondes un marché simple : - Accepter que lui, son chef, présente comme sien le procédé. Par honnêteté, il glisserait au passage avoir été aidé par Ettore. En cas de refus de sa part, il lui casserait la tête -

S’il obtenait une promotion, ajouta t ’il, il protégerait à jamais Ettore et l’aiderait à devenir conducteur grâce à ses accointances syndicales.
Dans l’instant, Ettore trouva la chose injuste, mais après tout n’était- ce pas mieux ainsi ? Son audace, jaillie la veille dans la cuisine avait disparue. Il s’imaginait demandant un rendez-vous au chef du dépôt, ânonner devant lui les éléments couchés sur son papier, qui sait peut-être même se faire ridiculiser ! Alberto après tout était plus gradé que lui et avait promis de l’aider ; - Pourquoi ne pas y croire ?
Il topa.
Trois jours passèrent. Il trouva un matin dans son casier une convocation pour se rendre le jour même chez le sous-directeur de la traction. Il retrouva Alberto, dans l’antichambre, sa casquette galonnée à la main. Ils étaient mal à l’aise et échangèrent des banalités. Alberto eut simplement le temps de lui dire qu’il avait réécrit son papier en l’intitulant pompeusement :
« Principes d’optimisation du graissage à l’usage des machinistes de tramway »
Le sous-directeur avait le document sur son bureau. – Alors Alberto, il y a eu une pluie d’intelligence et tu avais oublié ton parapluie ? – Le malheureux écarquillait les yeux, triturant entre ses gros doigts sa casquette-
L’autre ne lui laissa pas le temps de répondre, content de son bon mot et poursuivit avec un ton monocorde pendant plusieurs minutes. Les deux hommes étaient si émus de se trouver devant un personnage aussi illustre qu’ils ne captaient que des bribes de phrases ; Ils étaient simplement certains de ne pas se faire réprimander. – procédé génial - - exemple pour la classe ouvrière - - j’en parlerai au directeur qui en parlera au ministre – Ils se retrouvèrent devant la porte du bureau, reconduit par le sous-directeur qui clôtura l’entretien en disant :
– Mon cher Alberto, je vous ai mal jugé, ce n’était qu’un sacripant …. Et vous savez les femmes…. Aussi idiote que son fils, heureusement je m’en suis débarrassé - Ettore compris qu’il faisait allusion au fameux apprenti qui avait provoqué la disgrâce d’Alberto.
Ils s’attendaient si peu à un tel accueil qu’ils marchaient tels des somnambules vers le dépôt.
Un mois après, Alberto était promu contremaître principal. Il démissionna du parti communiste et adhéra le même jour au syndicat autonome des transports de la ville de Rome et à la Démocratie Chrétienne.
Quant à Ettore après dix-huit ans de graissage, il était inscrit par décision exceptionnelle de la direction à une session de formation continue de conducteur de tramway. Sa photo fut imprimée dans le journal de la ville où on le voyait en compagnie d’Alberto et du sous-directeur avec comme légende – Des ouvriers modèles récompensés –
En 1980, le 22 janvier exactement, il s’asseyait sur le siège métallique du tramway n° 144 de la ligne 1, assurant le service entre la place de Venise et la via Solferino.
S’ensuivirent dix années de bonheur absolu. Jamais malade, d’une ponctualité maladive, il assurait son service avec une rigueur quasi germanique.
Lui qui était si timide, se prenait parfois d’injurier les graisseurs, coupables de n’avoir pas suivi à la lettre le « Programme d’optimisation du graissage ». Ce dernier était maintenant imprimé sur du papier fort et affiché devant chaque établi de l’atelier. C’était la fierté d’Ettore, seul survivant de l’aventure. Alberto ne profita que quelques mois de sa bonne fortune. Un soir qu’il racontait pour la centième fois l’histoire de sa promotion aux habitués de l’albergo Nucci, il s’étouffa avec un noyau d’olive noire qu’aucun des présents ne sut extirper de sa trachée.
Ettore vit dans cette disparition un signe divin. Certes Alberto avait tenu sa promesse, mais n’avait- il pas attiré sur lui le courroux céleste en menant une vie dissolue ? Cette courte explication lui suffisait.
Il était désormais le seul à pouvoir parler de graissage. En vieillissant, il pestait contre le progrès qui avait apporté le graissage automatique. Peu à peu, les machines du dépôt furent modifiées. Il avait lu qu’un jour proche, serait mis en service le graissage assisté par ordinateur (GAO). Il se jura de demander sa retraite si un tel malheur s’abattait sur les transports romains. Son tramway fut le dernier modernisé, presque cinq ans après les autres. La direction y avait trouvé son compte. Ettore, maniaque de l’entretien et de la propreté, avait su conserver sa machine à l’état neuf. Il n’était pas rare de voir les touristes attendre son tramway via Nazionale, et se faire photographier à côté du conducteur. Il savait que le jour viendrait où il devrait renoncer à « son » tramway ; Il avait essayé d’imaginer la scène. La vieille motrice partant la nuit pour un lointain dépôt de banlieue, le cimetière des tramways. Il la rangerait lui-même, dans un hangar rouillé.
Il trouverait peut être le courage de solliciter la direction de l’autoriser périodiquement à faire rouler la machine et pourquoi pas, de créer un musée.
Voilà les pensées qui hantaient chaque soir Ettore Cavalli avant de s’endormir. Il avait donc tout naturellement ajouté au remerciement quotidien d’être en vie, le vœu de ne jamais abandonner son tramway.
Le 28 octobre au matin, il se réveilla sans avoir rêvé du cimetière des tramways. Cela lui sembla étrange. Il eut comme le pressentiment, en se rendant à pied au dépôt pour prendre son service à 6h15 que sa journée serait gâchée. Il crut en avoir confirmation en se rendant compte que son graisseur n’avait pas complété le niveau d’huile dans le piston principal de la bielle de gauche. Arrivé dans la courbe de la via Volturno, la machine se mit à grincer méchamment. Il pesta contre l’apprenti et surtout s’en voulut de n’avoir pas vérifié que le travail avait été correctement réalisé. Une fois de plus, se dit-il, je ne peux faire confiance en personne en matière de graissage.
A la hauteur du 110, le grincement devint insoutenable. Il ralentit pour diminuer le bruit qui lui vrillait les oreilles. Soudain débouchant d’une rue perpendiculaire, il vit un homme d’une quarantaine d’années lui faire signe. Il brandissait un paquet enveloppé dans du papier kraft. Le prochain arrêt était à plus de cinq cent mètres. Il freina encore pour permettre au voyageur de grimper par l’arrière. Sans le remercier, celui- ci s’installa dans le coin gauche du wagon. Dans son rétroviseur intérieur, Ettore aperçut l’inconnu, la main prête à presser le bouton électrique signalant les arrêts. – Un futur cardiaque – pensa Ettore.
A cet instant un groupe de personnes déboucha de la rue d’où était sorti l’inconnu et se concerta une poignée de secondes avant de se scinder en deux et arpenter à grandes enjambées les deux trottoirs de la via Volturno. Il lui sembla que le voyageur au paquet se tassait sur son siège. Cette pensée l’occupa une fraction de seconde.
Ettore Cavalli ne savait pas encore qu’il allait changer de vie.

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Editeur : DCL EDITIONS
194 pages
ISBN 291179742
Date de parution : 2001

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