--> Reconquête du territoire philosophique européen et combat contre le terrorisme
02 jui 2016
Reconquête du territoire philosophique européen et combat contre le terrorisme

Nous avons préféré et nous préférons encore savoir ce que nous sommes au lieu de nous concentrer sur le qui sommes-nous. Nous avons ainsi sacrifié la pensée grecque et réduit la force de l’Europe qui avait réussi à essaimer dans le monde entier une grille de lecture de la vie que la civilisation arabe a elle-même utilisée pendant des siècles.
Cette pensée était un « ensemble ordonné des questions auquel une doctrine présentable se devait d’offrir des réponses, depuis la formation du monde jusqu’à l’origine de l’homme, de sa culture et de ses institutions  »
Notre mauvaise compréhension du monde va de pair avec le délitement de cet enseignement, notamment en direction de ce qu’il est convenu d’appeler les élites. Le système représentatif, pierre de voûte des dispositifs démocratiques n’a pu résister bien longtemps aux coups de boutoirs de la diffusion massive de la « joie mauvaise » par les puissants réseaux d’information. En massifiant la banalité du mal sans que le spectateur n’y prenne part et avec de moins en moins de garde fous intellectuels, le mal gangrène aujourd’hui plus qu’hier les sociétés. Cette joie mauvaise est l’un des fertilisateurs du terrorisme car nos sociétés ne savent plus enseigner le côté positif de la joie mauvaise qui peut être un capital à utiliser quand le malheur vient nous frapper. Encore faut-il nous apprendre à en décrypter les mécanismes.
Le mal être des terroristes et de leurs sympathisants n’est que la traduction de ce que Nietzsche a décrit dans les Démolisseurs : Un homme ne réussit pas ce qu’il a entrepris ; dans sa colère il s’écrie : Que l’univers entier s’écroule donc ! Ce sentiment abominable est le summum de l’envie qui raisonne en ces termes : puisque je ne peux pas avoir une chose, le monde entier ne doit plus rien avoir ! Le monde entier ne doit plus être rien "Mal penser c’est rendre mauvais". Cet aphorisme de Nietzsche est l’un des fils conducteur d’un savoir que l’on n’enseigne plus. Ceux qui détestent les passions ne savent pas les vaincre et engendrent le malheur.
Le même délitement de l’enseignement nous a fait perdre de vue le fondement même du contrat qui permet la vie en société grâce à l’établissement de l’État. Ce contrat n’est pas une fin en soi, il est réel pour peu qu’une forte majorité le croit utile et qu’il donne satisfaction. Là réside le socle de la démocratie et la puissance de l’État. Cette puissance n’est pas la violence car elle ne peut fonder durablement les rapports humains. C’est le satisfecit donné aux institutions qui est le rempart des sociétés démocratiques. L’État est limité par la puissance de chaque individu qui, si elle s’unit à chaque autre puissance individuelle, aura toujours le dessus contre l’arbitraire. L’histoire nous a toujours prouvé cette relation. Banaliser l’État en le contractualisant comme un objet commercial ne peut que le saper inéluctablement et le détruire, et par là même, faire écrouler la société.
Que faire ?
Quelques voix commencent à émerger pour redonner place à la culture, à la philosophie dans ce combat à mort qu’affrontent nos démocraties. Parmi toutes les contributions à la journée « Comment vivre avec la menace terroriste ? » organisée par Le Monde.fr le 1er avril 2016 j’ai relevé avec plaisir la contribution de Robert Guédiguian : « Seule la culture peut combattre les dogmes »

La thèse publiée par Emmanuel Ionnidis « La notion de joie chez Spinoza et Nietzsche » constitue également une étincelle qui prouve qu’il existe encore çà et là des travaux de recherche pouvant être utilisés dans le combat qui nous attend. Emmanuel Ionnidis nous rappelle que Étudier la joie - le bonheur, le plaisir - pourrait apporter des réponses à plusieurs questions, à savoir quelle est la limite de l’expérience humaine ; quel est le préférable moralement, et quel est le maximum de réalisation auquel on peut prétendre ; quel est le rôle précis de la philosophie concernant cette quête de la joie, et sa légitimité pour en parler. La joie est toujours incarnée et exemplaire, chez le sage ou le créateur. Difficile à réaliser, subversive, la joie est stricte en ce qu’elle impose une rupture totale avec toute sorte de complaisance envers la tristesse d’où qu’elle vienne. Tant chez Spinoza que chez Nietzsche, la joie suscite une polémique intense, fondée sur un constat identique qui dévoile et s’attaque à tout ce qui est hostile des forces de l’affirmation.

Finalement il n’y a rien de nouveau que nous ne connaissons et nous l’avons oublié. Pire encore nous avons méthodiquement réduit tout ce qui pouvait nous rappeler l’évidence de la fragilité des régimes démocratiques. Réduire le savoir, ne réduit pas les risques mais les aggrave. Nous avons accéléré le développement économique, la création de richesses, la connaissance scientifique avec les ruptures que constituent la maîtrise de l’atome et maintenant de la génétique. Cette accélération a été concomitante avec l’expansion des libertés individuelles mais au prix d’un profond malaise de nos sociétés qui deviennent de plus en plus instables. Ce contexte crée des rivalités, du désir, des envies, qui sont les ingrédients de base du mal.
Nous serions donc bien inspirés de redonner aux nouvelles générations les moyens de répondre aux quatre questions fondamentales que Socrate posaient à ses interlocuteurs : De quoi s’agit-il ? Que cherches-tu au fond ? Que veux-tu dire au juste ? Comment sais-tu ce que tu viens de dire ?

Combattre le terrorisme nécessite d’élargir le territoire de lutte.
L’abandon progressif de la connaissance des concepts philosophiques de base du "savoir grec" qui ont contribué à la puissance européenne est aujourd’hui un facteur de faiblesse. Ne rien faire pour y remédier accélérera le processus de délitement de nos démocraties. Ces lignes sont extraites d’un article à paraitre dans les Cahiers de la sécurité et de la justice consacré au terrorisme.
http://www.cahiersdelasecuriteetdelajustice.fr/content/pr%C3%A9sentation

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