--> Comprendre les crises (28) L’élection de Donald Trump, une surprise prévisible.
12 nov 2016
Comprendre les crises (28) L’élection de Donald Trump, une surprise prévisible.

L’élection du 45ème Président des États-Unis est une nouvelle illustration, à grande échelle, de la facilité avec laquelle une crise grave peut survenir en raison des biais cognitifs qui affectent notre jugement. Plusieurs articles précédents de ce blog ont traité de ce sujet, mais il m’a semblé utile de rappeler, à la faveur de cet événement, le mécanisme de ces « surprises prévisibles ».
Toute l’information nécessaire était disponible mais quatre des cinq biais qui aveuglent ou paralysent ont tous joués. L’optimisme qui nous fait nier les problèmes, l’égocentrisme qui nous fait reporter sur les autres la responsabilité de notre décision individuelle, la propension à surestimer un évènement que nous venons de subir, l’aveuglement qui nous fait privilégier le futur proche au futur lointain.
Le cinquième biais, l’inaction, qui découle de la facilité à surévaluer le coût d’une action et à en minorer les bénéfices, provoque un effet cumulatif, n’a pas été actionné. Alors qu’on aurait pu penser qu’il provoqua un effet minorant sur la crise, ce rejet du statu quo a été un des moteurs de l’événement. Mais à bien y réfléchir, les citoyens américains ont voté pour un retour vers le passé, ce qui, tout bien considéré peut s’analyser comme le rejet de l’évolution de nos sociétés et le vœu du retour à des temps anciens.
Disant cela, je pense à Julien Benda et notamment à sa « Trahison des clercs » écrit en 1927 et qui annonçait les désastres à venir. Que nous disait-il ? La guerre politique impliquant la guerre des cultures est proprement une invention de notre temps et qui lui assure une place insigne dans l’histoire morale de l’humanité. Un autre renforcement des passions nationales, c’est la volonté qu’ont aujourd’hui les peuples de se sentir dans leur passé, plus précisément de sentir leurs ambitions comme remontant à leurs ancêtres, de vibrer d’aspirations séculaires, d’attachement à des droits historiques…
L’Amérique n’a jamais été aussi unie et ressentie comme un modèle universel qu’à l’époque où elle proposait de nouvelles frontières, au 19ème siècle, la côte ouest, au 20ème siècle, la Lune.
La lecture d’une analyse philosophique plus récente, parue en 2014 en Allemagne, « Die schrecklichen kinder der neuzeit  » sous la plume de Peter Sloterdijk complète mon analyse. Sa traduction littérale, « Les enfants terribles des temps modernes » est devenue en Français«  Après nous le déluge » en se référant au bon mot prêté à la marquise de Pompadour en 1757 me semble tout à fait illustrer le moment présent.
Sloterdijk nous rappelle opportunément que ce qui était nommé « déluge » par la marquise et les dirigeants de l’époque, n’était en réalité que le naufrage soudain du monde que l’on avait connu, englouti par le gouffre d’une délégitimation générale.
Nous vivons bien dans une des périodes charnières de l’humanité, comparable à celles qui ont précédées de grands bouleversements. Cette fois-ci, la crise peut être très violente car elle va remettre en cause nombre de nos modèles sociétaux, et au premier chef la démocratie, qui s’épanouit dans les périodes de beau temps. La monarchie n’a pas survécu à la transformation de la société . Il ne s ’agit plus aujourd’hui d’ essuyer des orages, de traverser des tempêtes, mais de s’adapter rapidement à un nouvel environnement dont nous sommes pour l’instant spectateurs de sa transformation. Les rapports à la vie, à l’information, au pouvoir ne bénéficient plus des légitimités séculaires auxquelles nous nous sommes habitués au point de les croire immuables.
Ce constat est cruel mais aussi optimiste car il redonne le pouvoir à l’humain. Ce qui est en cause c’est la croyance de pouvoir donner une explication scientifique au destin. Dans l’antiquité, les héros étaient des héros car ils avaient la volonté d’avoir le destin pour eux, aujourd’hui, cette volonté existe toujours mais nous l’avons déshumanisée, il n’appartient qu’à nous de lui redonner sa place. Si nous parvenons à faire partager par chacun le sentiment d’être individuellement une parcelle de puissance universelle, celle que nous avons tous ressenti quand le premier homme a marché sur la lune et qui a transcendé tous les clivages, alors nous aurons relevé le défi. Nous ne manquons pas de frontières fédératrices, sauver la planète, quitter la planète, donner vie à l’Europe…. reste à incarner cet objectif.

En savoir plus :
Lire : La trahison des clercs
http://classiques.uqac.ca/classiques/benda_julien/trahison_des_clercs/benda_trahison_clercs.pdf
Écouter Peter Sloterdijk
https://www.franceculture.fr/emissions/hors-champs/peter-sloterdijk-12-peter-sloterdijk-memoire-retrouvee-memoire-arrangee
Lire : Après nous le déluge ; sous-titre : Les Temps modernes comme expérience anti généalogique ;
Payot Essais ; Publié en 2014, traduit en France en octobre 2016.

Partager cet article