--> Le bel avenir de la crise
24 déc 2016
Le bel avenir de la crise

Je livre aux lecteurs du blog une mise en perspective de trois analyses.
La première relève des travaux de psychologie cognitive du professeur Barry Schwartz (Swarthmore College de Pennsylvanie).
Nous pouvons aujourd’hui disposer d’une multitude de choix dans tous les compartiments de la vie (consommation, politique, vie privée, information …) mais cet éventail de choix est confronté à une réduction des différences entre ces mêmes choix. Notre liberté de choix, quand on y réfléchit est finalement réduite. Le mérite du marketing commercial comme celui du politique est de nous suggérer que nous pouvons faire des choix ou des arbitrages susceptibles de nous apporter du bien-être ou de la satisfaction. Cette satisfaction est éphémère car les différences entre les produits qui nous sont présentés sont minimes. La désillusion et le mécontentement ne peuvent être qu’à la hauteur de cette pléthore artificielle d’options.
Selon Scharwtz, il y aurait deux catégories de décideurs. Des « maximiseurs » qui vont perdre du temps à comparer les options possibles. Ils reproduisent les affres de l’âne de Buridan qui meurt de ne pas savoir choisir entre boire ou manger. En fait ce paradoxe de Buridan, exposé au moyen-âge a permis de consolider la théorie du libre arbitre. Or cette modélisation n’est plus suffisante car là où il y avait deux options bien identifiées, il y en a aujourd’hui des dizaines mais la plupart sont des illusions. Cette situation est créatrice de tensions car de moins en moins d’individus sont capables de faire le tri entre illusions et réalité.
La seconde catégorie de décideurs regroupe ceux qui choisissent la première option qui s’offre à eux pour réduire l’angoisse du choix et maximiser un bien être qui ne pourra être que subjectif et éphémère.
La seconde analyse relève du management.
La lecture de l’ouvrage de Gary Hamel et Coimbatore Krishnao Prahalad, La conquête du futur publié en 1994 n’a pas pris une ride. Les dirigeants d’entreprise, mais cela s’applique sans difficulté aux dirigeants politiques et aux cadres de la haute fonction publique, estiment trop souvent que « ce qu’ils ne connaissent pas ne leur est pas utile » ce qui les rend prisonniers du passé. Ce comportement est malheureusement conforté par la génétique. Hamel et Pralahad décrivent ainsi l’expérience conduite avec quatre singes enfermés dans une pièce où est installé un mat avec des bananes à son sommet. Quand un singe tente de grimper au mat il est arrosé avec de l’eau glacée. Au bout de multiples tentatives ils renoncent. L’expérience devient intéressante quand on introduit de nouveaux singes dans la pièce. Ils sont dissuadés par les autres de grimper au mat. Au final quand le groupe est totalement renouvelé, les singes ont adopté le comportement de ne plus grimper et sans savoir pourquoi car ils ne sont plus arrosés. La règle est alors établie et la modifier nécessite un effort colossal car si on interrogeait les singes, ils répondraient comme nous l’entendons souvent que « c’est ainsi que doivent se faire les choses ».
La résistance à la réforme conduit au déclin, nous le savons, mais notre croyance dans les succès passés et la référence à une histoire nous enferment dans une routine mortifère.
La troisième analyse est celle du philosophe italien Raffaele Simone qui estime que nos démocraties occidentales sont malades car fondées sur des principes utopiques battus en brèche par des comportements sapant le « vivre ensemble », par un effacement des frontières entre information, fiction, passe-temps et publicité, par l’illusion que l’accés à une information quasi illimitée nous rend compétent alors que faute d’éducation, il y a de plus en plus d’incompétents incapables de faire de bon choix ce qui nous renvoie aux deux analyses supra. La richesse de l’ouvrage est telle que l’on ne peut qu’en conseiller la lecture intégrale qui est facilitée par des chapitres courts, particulièrement percutants.
Nous sommes bien sur une fin de cycle qui peut déboucher sur la fin des démocraties telles que nous les connaissons si elles ne sont pas capables de corriger des dérives bien identifiées par une remise à niveau de l’éducation des citoyens et une légitimation des élites à la condition qu’elles redeviennent un exemple et non un repoussoir.

En savoir plus :
http://www.philosophie-surlefil.net/article-l-ane-de-buridan-video-70002815.html
Conférence de CK Prahalad : Core Competencies of the Firm
https://www.youtube.com/watch?v=WfP-VICbLRA
La conquête du futur ; construire l’avenir de son entreprise plutôt que le subir ;
Gary Hamel, C.K. Prahalad ; Dunod, 2005 - 2ème édition.

Raffaele Simone, philosophe et linguiste à l’université de Rome 3.
Quatre de ses ouvrages ont été traduits en français :
Le Monstre doux : L’Occident vire-t-il à droite ? « Il mostro mite. Perché l’Occidente non va a sinistra », Gallimard, 2010 ;
Les passions de l’âme « Le Passioni Dell’Anima », Arléa, 2013 ;
L’esprit aux temps du Web « Presi nella rete. La mente ai tempi del web » ; Gallimard, 2012 ;
Si la démocratie fait faillite « Come la democrazia fallisce », Gallimard, 2016.

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