--> Démocratie, Non-sens et incertitude
28 jan 2017
Démocratie, Non-sens et incertitude

La lecture duviathan d’Hobbes est une source inépuisable de réflexion pour qui s’intéresse au fonctionnement des institutions. Dans les chapitres 4 et 5, Hobbes traite du non-sens en distinguant deux catégories. La première concerne les mots qui ne peuvent être définis (par exemple le « Supercalifragilisticexpialidocious » de Mary Poppins), la seconde recouvre les associations de deux mots dont les définitions sont contradictoires (par exemple un cercle carré).
Il peut même y avoir des expressions qui ne sont que des sons et totalement vides de sens. Hobbes donne comme autre exemple « la volonté libre » qui est une expression absurde. Par contre celui qui l’emploie peut ne pas être dans l’erreur. Il va prononcer simplement des mots dénués de sens. Cette faculté de prononcer des non-sens caractérise l’être humain.
Je conseille de lire ces deux chapitres d’Hobbes avec à proximité le Vocabulaire européen de philosophie qui contient un article exhaustif sur le non-sens. Cela permet notamment d’avoir à l’esprit que tout ce qui peut être exprimé par le langage, recèle une logique (ainsi le supercalifragilisticexpialidocious peut apparaître à beaucoup comme absurde, mais pour ceux qui ont vu le film, l’expression peut signifier fantastique ou merveilleux.
Nous sommes toujours prêts à trouver du sens dans le non-sens et à nous laisser bercer par des sons dénués de sens mais dont la fluidité et la capacité d’orateur de celui qui les prononcent vont tenir lieu de sens.
La diffusion massive d’information, notamment au travers des réseaux sociaux amplifie la diffusion des non-sens. La forme va souvent supplanter le fond et les promesses bien formulées trouvent un écho alors même que les faits les contredisent.
Quant à la mode de réaliser des sondages express sur tout et rien, elle crée un climat d’incertitude dans lequel baigne les institutions publiques. Les émissions politiques sont de plus en plus des talk-shows favorisant la production de non-sens.
Cette situation est préoccupante car la démocratie trouve ses espaces de confrontation dans la rue, faute d’avoir feint de croire que sa structure pouvait défier les évolutions sociétales. La démocratie, telle que nous l’imaginions est en état de stress et nous ne savons plus ce qui est vertu, solidarité, confiance.
Le règne du non-sens permet à chacun de croire vertu ce qui est perversité, solidarité ce qui est égoïsme et confiance ce qui est trahison.
Un bel exemple nous a ainsi été donné le lendemain de l’investiture du Président Trump le 20 janvier 2017, avec une déclaration de sa porte-parole qualifiant les affirmations inexactes du Président sur le nombre de participants à la cérémonie comme l’expression de « faits alternatifs"
Cet exemple est presque caricatural, mais il est révélateur du degré de basculement de la politique dans le consumérisme. Le séquençage de l’intérêt général en une multitude de compartiments, chacun correspondant à une catégorie d’électeurs consommateurs, rend très difficile le rôle de l’État dont on a oublié que sa légitimité est proportionnelle à sa capacité d’assumer des politiques contradictoires et de donner du sens à la synthèse des contradictions. C’est en cela que l’incertitude devient un élément de plus en plus fort dans la vie de nos sociétés. Il est fort à parier que si cette tendance perdure, les citoyens doutent de plus en plus de la pertinence des institutions à les protéger en tant qu’individus.

En savoir plus :
Hobbes ; Léviathan en accès libre
http://classiques.uqac.ca/classiques/hobbes_thomas/leviathan/leviathan_partie_1/leviathan_1e_partie.pdf
Vocabulaire européen des philosophies ; Collectif ; Seuil 2004.

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