--> Billet d’actualité (Re) Lire Malaparte
30 avr 2017
Billet d’actualité (Re) Lire Malaparte

L’une des chroniques de Curzio Malaparte, écrite en 1954 et publiée dans l’hebdomadaire Il Tempo, est à relire en résonance avec l’actualité française de ces mois d’avril-mai 2017. Certes, c’est l’Italie de l’après-guerre que croque parfois avec férocité Malaparte, mais cette chronique intitulée Hommes et Rois interpelle…
Déçus par les partis, les italiens se mettent en quête d’hommes qui défendent leurs intérêts moraux et matériels. Ce seul fait suffirait à justifier la proposition, que l’on entend souvent ces derniers temps de revenir au collège uninominal (mode électoral en vigueur en Italie à cette époque. Pour être élu, le candidat devait obtenir au moins 65% des voix et les sièges non attribués sont répartis dans un collège unique régional élu au plus fort reste, ce qui constituait finalement un système complexe injectant de la proportionnelle et favorisant les petits partis).
Ils ne se mettent pas en quête de dictateurs ni de héros, mais d’hommes sérieux, honnêtes, intelligents, actifs, courageux, qui sont, dans un certain sens, l’antithèse des héros et des dictateurs.
Parmi les hommes en qui les italiens placent leurs espérances –en premier lieu les exclus et les plus pauvres des italiens- Monsieur Fanfani est sans doute celui qui suscite le plus de confiance, https://fr.wikipedia.org/wiki/Amintore_Fanfani
peut être à cause du fait que le parlement l’a refusé comme président du conseil. Un chef du gouvernement rejeté par le parlement emporte en Italie la sympathie du peuple.
C’est en même temps un des symptômes les plus graves de l’impopularité du parlement en Italie. Le peuple, sent par instinct, que Fanfani est un homme de courage, intègre, qui n’a peur de rien, qui méprise la rhétorique et qui agit avec sérieux. Que faut-il de plus pour avoir les italiens de son côté ? Au cours de ces derniers jours, Fanfani a du se déplacer dans toute l’Italie pour présider des réunions de pré-congrès….. L’une d’elles s’est ouverte samedi dernier à Naples. Il s’est donc rendu à Naples, où il a tenu un discours insolite pour les oreilles du public présent, sans nul effet de rhétorique, ni de démagogie, ni les habituelles promesses de paradis à brève échéance, avec davantage de reproches que d’éloges, si on peut appeler reproche, le fait d’insister sur la nécessité d’une maison et d’un travail pour tous et d’une profonde réforme des mœurs politiques. Un tel discours, sévère et apaisé, nouveau pour ces électeurs habitués aux envolées pindariques, a eu un succès inattendu, un accueil affectueux et enthousiaste.
Au milieu des applaudissements et des accolades, un vieil ouvrier s’approche de Fanfani et lui dit « restez avec nous à Naples, M. le député, et nous vous ferons roi » Lorsqu’on connaît l’engouement de la foule napolitaine pour la royauté, on ne peut imaginer hommage plus viril que celui-ci.
En d’autres temps, quand les républiques étaient vraiment de républiques, un semblable épisode eût suffi à accuser Fanfani de quelque velléité tyrannique. Aujourd’hui il suffit à montrer l’ampleur du malaise des masses à Naples et dans toute l’Italie : le peuple est fatigué et déçu par la vaine lutte des partis pour le pouvoir et il ne veut ni dictateur, ni héros : il veut des « hommes ».

Curzio Malaparte, Prises de Bec, recueil inédit des chroniques parues dans Il Tempo de 1953 à 1957. Les Belles Lettres ; Édition avril 2017.

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