--> Comprendre les crises (39) Bitcoin et biais cognitifs
24 fév 2018
Comprendre les crises (39) Bitcoin et biais cognitifs

Le Bitcoin est aujourd’hui au cœur d’une bataille que certains présentent comme celle des anciens et des modernes. S’il est vraisemblable que les monnaies deviennent numériques, cela ne veut pas dire que les principes fondamentaux d’une monnaie soient abandonnés. Confiance et stabilité doivent être au rendez-vous et peu importe que le support monétaire soit du papier, du métal ou un programme informatique.
Pour l’instant le Bitcoin, comme les autres crypto-monnaies, par exemple Monero ou Zcash est une devise d’échange garantie par un algorithme de chiffrement réputé inviolable. Les attaques informatiques qui ont permis de détourner des bitcoins concernent les plateformes d’échanges et non le code source de la monnaie.
Néanmoins la monnaie numérique pose la question du tiers de confiance qui la garantit.Ce n’est plus un État mais un registre public d’enregistrement des transactions. Par contre personne ne connait l’identité des créateurs du programme.
Autre fait, son caractère spéculatif : La devise est passée en 10 ans d’une valeur de 0,001 $ à plus de 15 000 $.
Ceci étant posé, il y a tous les ingrédients d’une crise à venir avec un effondrement du système. Les enquêtes d’opinion montrent que la devise numérique attire les investisseurs pour sa capacité spéculative et dans une moindre mesure par le fait qu’elle n’est pas régulée par un État. Autre fait avéré, une monnaie de ce type non régulée par une institution collective jouissant de la confiance des citoyens, est un instrument rêvé pour la criminalité.
A partir de ces données de base on peut poser en certitude que cette monnaie virtuelle va connaître un effondrement. Se poseront alors les deux questions récurrentes :
• Pouvait-on prévoir cette crise ?
• Pouvait-on prévenir cette crise ?
Ces deux interrogations sont également couplées à une recherche en responsabilité pour trouver un « bouc émissaire ».
Ce schéma se retrouve dans la quasi-totalité des crises. Celle –ci n’y dérogera pas. Une crise ne nait pas spontanément et toutes les analyses post crises montrent les dysfonctionnements parfaitement traçables du phénomène.
Le Bitcoin est pour moi un cas d’école permettant d’illustrer la pertinence des travaux du professeur Cipolla sur la stupidité humaine que je ne résiste pas au plaisir de les rappeler :
1 - Chacun sous-estime toujours inévitablement le nombre d’individus stupides existant dans le monde.
2 - La probabilité qu’un individu soit stupide est indépendante de toutes les autres caractéristiques de cet individu.
3 - Est stupide celui qui par son action provoque une perte pour un autre individu ou pour un groupe d’autres individus, tout en n’en tirant lui-même aucun bénéfice et en s’infligeant éventuellement des pertes.
4 - Les non-stupides sous-estiment toujours la puissance destructrice des stupides. Les non-stupides oublient sans cesse qu’en tous temps, en tous lieux et dans toutes les circonstances, traiter et/ou s’associer avec des gens stupides se révèle immanquablement être une erreur coûteuse.
5 - L’individu stupide est le type d’individu le plus dangereux et chacun sous-estime inévitablement le nombre d’individus stupides dans le monde.
La puissance destructrice des individus stupides est immense et explique toutes les défaites de l’humanité car la catégorie des gens intelligents qui dispose de la capacité de faire le bien pour eux-mêmes et les autres est minoritaire.
La lecture des travaux de Cipolla éclaire d’autres lectures plus arides sur les surprises prévisibles par exemple. Cette approche décrit des facteurs qui viennent corroborer les lois de la stupidité.
Le premier de ces facteurs est l’optimisme qui va ancrer en nous la certitude qu’un événement ou une situation ne se produira jamais. Ce facteur est souvent combiné avec le fait qu’un décideur ou son expert privilégiera, (sciemment ou non) les estimations les plus accommodantes avec leurs objectifs. Nous créons également très souvent les conditions de l’ignorance des interdépendances par notre propension à ne pas partager l’information. D’autres facteurs tiennent à notre physiologie. Le cerveau humain dispose d’une forte capacité à occulter des événements douloureux. Cela explique que les leçons de l’histoire sont très souvent oubliées car nous avons le secret espoir qu’une même cause ne produira pas toujours les mêmes effets. – C’est d’ailleurs ce que disent les défenseurs du Bitcoin qui annoncent que l’on ne peut pas comparer le système à celui des assignats, des pyramides de Ponzi ou des emprunts russes...
Le numérique est l’écran de fumée qui va faciliter la mise en place des biais cognitifs qui poussent les acheteurs de Bitcoin. Ces biais vont conduire à la difficulté, voire l’impossibilité d’identifier ces nouveaux dangers ; C’est ce que le lecteur trouvera dans les précédents articles du blog qui traitent des surprises prévisibles, ces événements qui vont advenir alors que l’information nécessaire pour les prévenir est disponible. La décision d’achat de Bitcoin va être permise par la mise en œuvre d’au moins l’un de ces biais :

  • L’optimisme qui contribue à nier l’importance des problèmes ;
  • L’égocentrisme qui conduit à minorer sa responsabilité et à majorer celle des autres acteurs ;
  • La négligence des événements que l’on n’a pas subis soi-même avec pour contrepartie une importance disproportionnée aux événements que l’on vient de subir ;
  • La myopie ou l’aveuglement qui conduit à accorder une importance disproportionnée au futur proche par rapport au futur lointain.

Le mécanisme des biais est illustré jusqu’à la caricature par les déclarations de la starlette Nabila en janvier 2018 vantant les avantages du Bitcoin :
« Les chéris, je ne sais pas si vous avez entendu parler du Bitcoin… Même si vous n’y connaissez rien, ça vous permet de gagner de l’argent…. J’ai mis 1 000€, j’ai déjà gagné 800€ ; C’est un site qui est sûr, ils ont une page Facebook ; Vraiment sûr, vraiment cool ; Vous pouvez y aller les yeux fermés ; Y a rien à perdre, c’est gratuit ; Bon investissement à faire » »

Les monnaies numériques sont l’occasion de suivre en direct le mécanisme des biais cognitifs à l’origine des crises.
Voir notamment la chronique 6 de ce blog sur les travaux du professeur Cipolla, élève de Braudel et toute la série d’articles sur les surprises prévisibles.

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