Comprendre les crises (65) Paul Virilio

Paul Virilio est mort le 10 septembre 2018. Avec lui disparaît l’un des premiers intellectuels avoir alerté il y a presque cinquante ans des dangers mortifères auxquels l’humanité est  confrontée avec la puissance destructrice de la technique et la vitesse de propagation des facteurs potentiels de désastre.
La fin du monde de Virilio n’est pas la fin de l’univers dont l’horizon est à quelques centaine de millions d’années. La fin du monde de Virilio est celle de nos sociétés.

Il rejoint en ce sens Derrida et Girard (entre autres) qui en 1966 à l’université John Hopkins eurent le mérite de poser les limites de la théorie de la représentation de Platon qui est au cœur de la métaphysique occidentale et qui influe toujours sur notre perception du réel. Il complète également les travaux de Jared Diamond sur les effondrements sociétaux avec une puissante dimension philosophique.
Les écrits de Virilio s’inscrivent dans cette dimension et doivent être lus comme tels. Ils permettent de limiter nos biais cognitifs et nous forcent à nous interroger sur le fondement d’un modèle global.
Si l’on prend l’exemple récent du krach financier provoqué par la faillite de Lehmann Brothers et la crise des subprimes en 2008 qui ont déstabilisé une partie de l’Amérique avec des dizaines de milliers de personnes dont les habitations – leur lieu de vie-, ont été saisis, nous avons bien une réalité de la crise allant bien au-delà de la dimension financière. Une partie significative de la population d’un grande puissance économique a été déstabilisée, même si tout a été fait par les pouvoirs publics pour limiter cette perception.
La réponse à la crise de 2008 a été et continue d’être une ouverture gigantesque de crédits qui génère une non moins gigantesque dette dont le mérite est de servir d’amortisseur social et institutionnel. Il est aujourd’hui difficile de savoir si le remède ne provoquera pas une nouvelle crise encore plus forte que la précédente.
Dans Esthétique de la disparitionpublié en 1980, Virilio formulait une critique très intéressante de nos sociétés à travers le prisme de l’analyse de l’énergie cinétique. Trente ans après, avec les progrès considérables de la réalité augmentée une relecture de ce texte et des œuvres de Virilio me semble salutaire. Cette lecture est à faire avec pour objectif de prendre des décisions en toute connaissance de cause et non de remettre en cause le progrès des sciences et des techniques.
Ce qui se passe sous nos yeux est un bouleversement total de notre mode de perception avec un affaiblissement de notre perception de l’environnement.
Paradoxalement nous sommes en train de nous habituer à percevoir les plus infimes détails tout en négligeant la perception d’une dimension globale. De plus en plus d’humains connectés sont déconnectés du réel avec une perception de la mort biaisée par sa représentation virtuelle. Tout cela ne peut qu’aboutir à une crise inégalée quand des centaines de millions d’humains seront confrontés à une réalité solide comme celle que livre Mallarmé en 1875 dans son poème en prose, Le spectacle interrompu, description d’un accident de cirque dont la brutalité vient subitement rompre l’engourdissement des sens des spectateurs provoqués par l’esthétique du spectacle. Là où le choc concernait quelques dizaines de spectateurs, il provoquerait aujourd’hui une déstabilisation de dizaines, voire de centaines de millions de personnes par le biais de la mise en réseau de l’humanité.
Virilio sur la fin de sa vie a évolué en affirmant en contrepoint du pessimisme de ses analyses, une espérance. « Face à la peur absolue, j’oppose l’espérance absolue » affirmait-il dans un entretien au Monde publié le 27 février 2009…
Disant cela, il se situe dans le droit fil de toutes les analyses de situation d’hyper catastrophes qui engendrent toujours une renaissance mais le prix à payer est très élevé ….

En savoir plus :

Stéphane Mallarmé, Le Spectacle interrompu – Pages oubliées ; La République des lettres, 1875 (p. 24-26).

https://fr.wikisource.org/wiki/Divagations/%C3%89dition_La_R%C3%A9publique_des_lettres_1875/Le_Spectacle_interrompu

La perception du mouvement entre disparition et apparition : réminiscence mallarméenne de l’intermédiarité. Sylvano Santini : Disparaître ; Numéro 10, 2007 ;

Revue intermédialités ; Presses de l’Université de Montréal. https://www.erudit.org/fr/revues/im/2007-n10-im1814928/1005551ar/

Colloque du 18 au 21 octobre 1966 à l’Université John Hopkins de Baltimore organisé par E. Donato, R. Girard, R. Macksey ; « The Languages of Criticism and the Sciences of Man », au cours duquel fut présenté le structuralisme (et la déconstruction). Les actes du colloque n’ont été publiés qu’en anglais : The Structuralist Controversy ; The Johns Hopkins University Press, 1970).

Paul Virilio ; Esthétique de la disparition : essai sur le cinématisme, Éditions Balland, 1980


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