J’ai acheté en début d’année 2017 comme beaucoup d’autres lecteurs L’histoire mondiale de la France. L’introduction placée sous le signe de Jules Michelet : Ce ne serait pas de trop de l’histoire du monde pour expliquer la France, est alléchante. Les 122 articles composant l’ouvrage se veulent constituer une histoire de France ouverte, diverse, faisant pièce à un « roman national » supposé favoriser le repli sur soi et le protectionnisme dont nous savons qu’ils ont toujours conduit à des désastres humains et économiques.
J’ai donc entamé la lecture avec un a priori favorable qui s’est malheureusement vite érodé. Chacun des articles est intéressant, mais leur somme est décevante. Il manque un souffle qui aurait pu en faire un ouvrage « socle » comme l’a été L’identité de la France de Braudel. « L’énergie joyeuse d’une identité collective« , pour reprendre les termes du directeur de l’ouvrage, n’est pas suffisamment perceptible à mon sens. Cette énergie, ce souffle aurait pu être celui qui s’exprimait sous la plume de Braudel quand il écrivait dans La dynamique du capitalisme : « Une histoire profonde. Nous ne la découvrons pas, nous la mettons seulement en lumière ; Lucien Febvre eût dit : « nous lui donnons sa dignité ». Cette mobilisation d’énergies aurait pu également contribuer à ce que Braudel espérait : une histoire nous faisant vivre la convergence permanente des grands événements, des hommes, des crises, de l’économie et du quotidien.
L’ouvrage est néanmoins utile, car il montre bien la dimension de la crise actuelle. Il vient appuyer l’analyse de Sloterdijk que j’évoque dans ce blog. Certes, cette histoire mondiale positionne bien la France à sa place dans le monde, mais la France a été pendant quelques siècles, le centre d’un monde qui était l’Europe. Il y avait alors un « ailleurs » dans cette période, d’autres empires, d’autres civilisations, mais c’était « ailleurs » et chacun de ces « ailleurs » pouvait vivre en autarcie ou presque.
Le roman national est une nostalgie de cette France « centre » et a participé à consolider la place de la France quand celle-ci était forte dans son environnement. Or quand on est fort, on s’intéresse moins aux autres. Cela a été une partie de notre histoire. Pourquoi s’en moquer ?
J’ai en tête ce qu’écrivait Levi Strauss dans La Pensée sauvage : « A ses propres yeux, chacune des dizaines ou des centaines de sociétés qui ont existé sur terre – fût-elle réduite à une petite bande – s’est prévalue d’une certitude morale pour proclamer qu’en elle se condensent tout le sens et toute la dignité dont est susceptible l’humanité ».
L’histoire doit participer à nous faire mieux comprendre les autres, mais encore faut-il savoir que les autres existent. Hier les autres étaient des quasi-inconnus. Aujourd’hui, chacun d’entre nous peut appréhender l’humanité dans sa globalité et même commencer à imaginer que cette humanité peut aller au-delà du globe terrestre. Cette vision était hors de portée de la majorité des humains il y a encore peu.
La seule certitude est que l’histoire est un chemin avec un cadre conceptuel évolutif. Quel intérêt à créer des tensions autour de l’histoire ? Ceux qui se raccrochent au passé sans nuance sont hors du chemin mais ceux qui refusent le passé le sont tout autant.
On peut lire bien sûr cette « histoire mondiale » mais sans oublier que « tant qu’il y aura une des hommes, il y aura une histoire des hommes » Cette phrase de René Passet conclut son ouvrage : Les grandes représentations du monde et de l’économie à travers l’histoire. « Ceux-ci seront toujours guidés par cette volonté d’aller au-delà d’eux –mêmes, dans la poursuite de ce que l’on appelle un idéal. Tel l’étoile Polaire, celui-ci indique la direction et donne sens à nos existences…. »
C’est bien par ce que nous sommes en crise, que les « ailleurs » devenus proches sont eux aussi en crise et que nous voyons, que l’État et plus particulièrement l’État Nation survit avec les représentations de son passé qui lui donnent encore un peu de force. On peut le regretter, mais rien encore n’apparait pour l’instant comme pouvant s’y substituer avec efficacité. Tant que l’on proposera des procédures comme des réponses à la crise et non des objectifs, nous aurons droit à des débats sur les représentations de notre histoire et nous masquerons et reporterons le traitement des véritables problèmes.
En savoir plus :
Histoire mondiale de la France ; Ouvrage collectif ; janvier 2017 ; Seuil Histoire.
Les grandes représentations du monde et de l’économie à travers l’Histoire ; De l’univers magique au tourbillon créateur ; René Passet. Editeur : Les Liens qui libèrent ; 2010.
Peter Sloterdijk ; Après nous le déluge ; Essais Payot ; 2016.
Stanley Hoffmann ; Essais sur la France ; Seuil ; 1974
