Comprendre les crises (96) Hannah Arendt

La période actuelle doit nous inciter à lire Hannah Arendt et notamment Condition de l’Homme moderne, l’un de ses ouvrages majeurs publié en 1958.

Il ne s’agit pas d’adhérer sans réserve aux conclusions de la philosophe sur son rejet de la modernité comme ayant totalement dévoyé l’action politique et plus particulièrement le système représentatif mais plutôt de s’imprégner de sa méthode de raisonnement.

La préface de Paul Ricœur est éclairante sur ce point car il rappelle les trois questions fondamentales posées par Hannah Arendt : Que s’est-il passé ? Pourquoi cela s’est passé ? Comment cela a-t-il été possible ?

Elle applique ce raisonnement totalement imprégné de la pensée grecque à l’analyse du totalitarisme ayant conduit à la seconde guerre mondiale, mais ce raisonnement est universel, son point d’orgue étant « Ce que le bon sens et les gens normaux refusent de croire, c’est que tout est possible ».

Les hyper crises du 21éme siècle seront le produit de notre impuissance à ne pas braver une nouvelle fois l’impensable si nous ne savons pas poser des barrières et résister à ce qui commence à relever de l’inéluctable, à savoir la confusion entre agir et faire. Agir, nous dit Arendt, est l’expression de la liberté, faire relève de la gestion de la nécessité et peut nous entrainer dans de nouveaux totalitarismes que nous sommes toujours capables d’accepter.

C’est en ayant cela à l’esprit qu’il nous faut penser la gestion des hyper-crises ayant un impact sur l’humanité toute entière. Il faut accepter « que les hommes peuvent rester de libres agents »comme elle l’écrit dans le chapitre « Action » de la Condition de l’homme moderne.

C’est bien parce que nous pouvons changer d’avis à tout moment que nous pouvons nous sauver et exercer un pouvoir légitime. A trop vouloir rationaliser la politique et encadrer la prise de décision dans des systèmes normés et automatisés, nous facilitons la survenance de crises systémiques à forte intensité.

Quand Hannah Arendt a écrit son ouvrage, internet et les réseaux n’existaient pas et c’est en cela que son ouvrage conserve une immense portée. Rien ne serait pire que d’accepter de ne pas défaire et se défaire de processus que nous avons-nous même créées. Notre salut réside dans la liberté que nous avons encore de faire naître de nouvelles générations qui disposerons de la faculté de renier ce que nous avons fait pour sauver l’humanité et d’agir et de ne plus faire.

C’est notre espace de liberté totale que nous devons préserver car nous dit Arendt à la fin du chapitre action : Le miracle qui sauve le monde… de la ruine normale, naturelle, c’est finalement le fait de la natalité, dans lequel s’enracine ontologiquement la faculté d’agir…C’est la naissance d’hommes nouveaux, le fait qu’ils commencent à nouveau, l’action dont ils sont capables par droit de naissance. Seule l’expérience totale de cette capacité peut octroyer aux affaires humaines la foi et l’espérance. Si nous voulons surmonter la dernière crise qui précipitera l’humanité vers son extinction il nous faut dès maintenant redonner du sens à l’action et abandonner l’idée qu’une gestion rationnelle privant de risques la vie humaine pourra la sauver.

En savoir plus :

Hannah Arendt : Condition de l’Homme moderne ;
Édition française mise à jour en 2018 ; Biblio essais ; Le Livre de Poche.

Hubert Faes ; Enjeux d’une étude sur la condition humaine chez Hannah Arendt ; Revue d’éthique et de théologie morale, vol. 289, no. 2, 2016, pp. 117-123.

https://www.cairn.info/revue-d-ethique-et-de-theologie-morale-2016-2-page-117.htm

Université du Québec ; Nicolas Geoffroy : Analyse du concept de monde chez Hannah Arendt. 2014 .
http://depot-e.uqtr.ca/id/eprint/7585/1/030884534.pdf


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