En septembre 2016, paraissait le n° 35 des Cahiers de la sécurité et de la justice dont le thème était : Terrorisme en France – Faire face. J’avais à cette occasion publié un article traitant de « L’indispensable reconquête du territoire philosophique européen » que je rendais indissociable du combat contre le terrorisme. Cet article était une réaction au rapport de l’Union Européenne publié en mars 2016 intitulé « l’Union dans un environnement mondial en mutation – un monde plus connecté, plus contesté et plus complexe » qui lui-même faisait suite aux attentats parisiens de novembre 2015 qui avaient fait 130 morts et plus de 400 blessés. La lecture de la déclinaison des stratégies et notamment celles concernant la défense des peuples, des États, des sociétés et des valeurs de l’Union m’avait laissé sur un sentiment d’inachevé car rien n’était écrit concernant l’éducation. Identifier les défis ne suffit pas si nous faisons dans le même temps une impasse sur le « qui sommes-nous ». Ce constat de 2016 est encore plus prégnant en 2023 et je suis persuadé que continuer à privilégier le savoir sans se préoccuper de la capacité des jeunes générations à identifier « ce que nous sommes » me semble suicidaire. J’écrivais en 2016 que notre mauvaise compréhension du monde va de pair avec le délitement de l’enseignement de la pensée grecque qui constituait un « ensemble ordonné des questions auquel une doctrine présentable se devait d’offrir des réponses, depuis la formation du monde jusqu’à l’origine de l’homme, de sa culture et de ses institutions » pour reprendre l’analyse des historiens de la philosophie, Jacques Brunschvicg et Geoffrey Lloyd. Nous avons ainsi sacrifié la pensée grecque et réduit la force de l’Europe qui avait réussi à essaimer dans le monde entier une grille de lecture de la vie qui, faut-il le rappeler, avait également été utilisée durant des siècles par la civilisation arabe.
Nous avons ainsi écarté les « grands récits » qui structuraient nos sociétés au profit de la reconnaissance des individualités et des minorités, de la prévention, de la santé, de la sécurité…Nous sommes dans l’ère de la prévention des risques, de tous les risques, ce qui en soit n’est pas négatif mais dangereux si cela continue de se faire par l’oubli des fondamentaux.
La philosophie, clé de la compréhension de notre univers est ainsi passée de la période préclassique (la philosophie pratiquée dans l’horizon de la pensée religieuse), à la période classique quand elle s’est affranchi de cette tutelle, puis postclassique quand elle est a été marginalisée par la science. La dernière période dans laquelle nous venons d’entrer est celle de l’extinction avec la disparition de la civilisation. La disparition sera précédée d’un cycle ou science et philosophie vont se fondre à nouveau dans le religieux au fur et à mesure que nous nous rapprochons de l’inéluctable effondrement civilisationnel.
Cette analyse se trouve dans un ouvrage essentiel, l’Histoire mondiale de la Philosophie écrit par le philosophe Vincent CITOT, qui a réalisé une histoire comparée des cycles de la vie intellectuelle dans huit civilisations qu’il faut absolument lire pour comprendre vers quoi nous nous dirigeons si rien n’est fait pour ralentir le mouvement.
Le défi est d’autant plus grand que nous sommes aujourd’hui confrontés également aux avancées rapides de la physique quantique qui va provoquer une révolution philosophique qui risque de bouleverser à jamais notre compréhension du monde. Le traumatisme sera immense si les individus ne disposent pas des grilles élémentaires de compréhension. Jusqu’à présent la physique quantique était perçue comme une prouesse mathématique dont quasiment personne ne comprenait les enjeux. Au début du 20éme siècle, la physique quantique a été analysée par les philosophes comme introduisant des discontinuités dans l’espace, puis quelques années plus tard avec les travaux de Louis de Broglie, est apparue l’interaction entre les processus ondulatoires et les processus corpusculaires, la matière se révélant être à la fois corpuscules et ondes. La troisième étape, plus complexe à appréhender a été décrite par Werner Heisenberg en 1927 avec sa description des relations d’incertitude de la matière. La révolution est à cet instant car la nouveauté quantique introduite par cette incertitude a sonné la fin du déterminisme. C’est une remise en cause totale de la notion d’objet. Plus on descend vers l’infiniment petit, plus tout ce à quoi nous imaginions comme certain ne l’est plus. Le philosophe Michel BITBOL qui vient de publier un traité de philosophie quantique parle à cet endroit d’une « désagrégation de l’image du connu ». La quatrième étape, ou plutôt le quatrième aperçu de la physique quantique qui nous apparait depuis quelques années est que « la physique quantique n’est pas une description du monde de plus. Elle défie l’hypothèse que le monde est assez distinct de nous pour que le projet de le décrire, d’offrir une représentation de ce qu’il est en lui-même, soit simplement envisageable ».
Face à de tels défis, réduire le savoir, ne peut qu’aggraver les risques et les crises que va traverser l’humanité. Nous serions bien inspirés de redonner aux nouvelles générations les moyens de répondre aux quatre questions fondamentales que Socrate posait à ses interlocuteurs : De quoi s’agit-il ? Que cherches-tu au fond ? Que veux-tu dire au juste ? Comment sais-tu ce que tu viens de dire ?
Ne pas donner à nos enfants les moyens intellectuels de résister au déclinisme et au catastrophisme c’est prendre le risque avéré de se précipiter dans les bras d’une dictature religieuse ou politique que nous appellerons au secours par ignorance des fondamentaux qui ont permis l’émergence de civilisations tolérantes et ouvertes.
Il ne s’agit pas de produire des philosophes, mais que chaque individu puisse avoir une pensée philosophique. C’est à ce prix qu’émergera, faut-il l’espérer, une nouvelle philosophie civilisationnelle apte à créer un récit dans lequel se retrouveront tous ceux qui refuseront les dictatures qui se profilent à l’horizon.
En savoir plus :
Michel BITBOL. Philosophie quantique ; Le monde est-il extérieur ? Mimesis ; 2023. https://www.editionsmimesis.fr/wp-content/uploads/bitbol_toc_em_2023.pdf
Jacques BRUNSCHVICG et Geoffrey LLOYD ; Le Savoir grec ; réédition 2011 aux éditions Flammarion.
Vincent CITOT, directeur de la revue, Le Philosophoire aux éditions VRIN. Histoire mondiale de la Philosophie ;2022 ; PUF.
Ludwig WITTGENSTEIN ; Remarques philosophiques ;1930 éd° posthume par Rush RHEES (Basil Blackwell, Oxford, 1964) ; trad. Jacques FAUVE ; éd° Gallimard (1975).http://www.normalesup.org/~sage/Reflexions/Sciences/LWremPhil.pdf
