Ce blog contient plusieurs articles consacrés à la crise de la démocratie et de l’État (articles n° 15,43,82,87, 105). La parution en septembre 2023 d’un texte du philosophe allemand Byung-Chul-Han « Infocratie, numérique et crise de la démocratie » me donne l’opportunité d’en rajouter un nouveau dans l’attente d’un article de fond qui sera consacré à la crise de l’État et qui paraîtra dans quelques mois dans un numéro spécial des Cahiers de la sécurité et de la justice dédié à ce thème.
Byung-Chul-Han complète par ce nouveau texte son analyse de la société « numérisée » qu’il a livrée en 2022 dans un court essai percutant, La Fin des choses. Son diagnostic est empreint de pessimisme et de tristesse, comme Zweig dans « Le monde d’hier ». Ce texte écrit en 1941, était le constat d’un monde « perdu et inaccessible » pour reprendre les termes de sa préface. Le monde décrit par Byung-Chul-Han, à l’inverse de celui décrit par Zweig, est très connecté avec pour contrepoint une désincarnation et un effacement du réel. Il n’y a jamais eu autant de communautés partageant des myriades d’informations sans s’interroger sur leur sens et sur la profondeur des liens pouvant les unir. La multitude de liens disponibles isole chaque communauté et chaque personne et fait émerger de plus en plus vite un monde inhumain avec notre assentiment car nous croyons vivre notre liberté en fréquentant des réseaux.
L’analyse de Byung-Chul-Han est intéressante car elle nous fait prendre conscience que la démocratie n’est pas compatible avec le nouveau nihilisme auquel nous adhérons. Il rappelle opportunément la démonstration de l’historien grec Polybe (reprise par Michel Foucault dans les années 1980 dans son cours au Collège de France sur le Gouvernement de soi et des autres), à savoir que la « vraie démocratie » est guidée par deux principes : Iségoria et Parrêsia. Iségoria, nous dit Byung-Chul-Han, est le droit accordé à chaque citoyen de s’exprimer librement. Parrêsia est le « parler-vrai » qui suppose de disposer de l’ Iségoria, mais ce principe va au-delà du droit légitime et reconnu par une Constitution de pouvoir prendre la parole. Il s’agit là de courage, celui qui est nécessaire pour dire ce que l’on pense être vrai pour le bien de la cité. Cette expression de la vérité est une prise de risque et c’est bien ce courage de la vérité qui fonde une action politique constructive. Là où Iségoria représente la liberté d’opinion, Parrêsia implique une démarche plus forte qui peut se définir comme la liberté de vérité. Parrêsia permet d’exercer le pouvoir non pour le pouvoir mais pour le bien commun. C’est quand « le jeu du pouvoir devient autonome que la démocratie est en danger ». L’exemple le plus visible est celui incarné par Donald Trump dont l’action est déconnectée du vrai et qui exerce le pouvoir comme une fin en soi.
Notre époque mélange allégrement Parrêsia et Iségoria et de plus en plus de personnes considèrent que la liberté et la démocratie se résument à ce que chacun dise ce qui lui plait, ce qu’il veut et in fine lui apporte un avantage…
La crise qui se déroule nos yeux montre la difficulté des États démocratiques à fonctionner dans un tel environnement en ne disposant plus du savoir indispensable pour faire la différence entre liberté d’opinion et liberté de vérité. Ce n’est ni plus ni moins la critique de la démocratie que faisait Platon dans la République. Nous serions bien inspirés de relire avec attention l’allégorie de la caverne qui est d’une brulante actualité.
Byung-Chul-Han, termine son essai en citant Platon et sa description du risque que prend le prisonnier libéré de la grotte et qui, découvrant à l’extérieur la lumière de la vérité, retourne voir les prisonniers pour les convaincre de ce qu’est la vraie réalité, mais le faisant, les prisonniers veulent le tuer car le confort de leur monde leur convient : « Et si quelqu’un tente de les délier et de les conduire en haut, et qu’ils puissent le tenir en leurs mains et tuer, ne le tueront ils pas ? » (La République, 517 a).
Veillons à ne pas nous contenter d’être des prisonniers du numérique et contents de leur sort…mais à être des citoyens soucieux de vérité, cela commence par un travail de fond sur l’enseignement pour que nous soyons de plus en plus nombreux à faire la différence entre Parrêsia et Iségoria.
En savoir plus :
Sur Byung-Chul-Han https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/le-journal-de-la-philo/qui-est-byung-chul-han-2046430
Lire un extrait d’ Infocratie ; PUF ; septembre 2023. https://www.puf.com/content/Infocratie
Michel Foucault, Le gouvernement de soi et des autres https://laviedesidees.fr/IMG/pdf/20080613_foucault1.pdf
Platon, La République Livre VII ; l’allégorie de la Caverne ; https://www.erudit.org/fr/revues/hphi/1999-v9-n2-hphi3190/801123ar.pdf
