Comprendre les crises (111) Combattre le mal

Les massacres de femmes, enfants, vieillards par centaines le 7 octobre par le Hamas interpellent la conscience de chaque être humain avant toute démarche d’analyse sur le conflit israélo palestinien. Ce qui s’est passé relève de la déshumanisation et tous les silences à ce sujet constituent autant d’alertes sur les crises à venir. Une vie vaut une vie comme j’ai pu le lire mais ce qui s’est passé me fait penser au récit que fait Primo Levi dans La Trêve en décrivant le regard des soldats russes libérant un camp de concentration. Les regards sont « lourd d’un étrange embarras » quand ils se posent sur les cadavres en désordre, les baraquements disloqués et sur nous…rares survivants ». J’invite à lire la préface de l’ouvrage l’Espèce humaine qui regroupe huit récits sur l’univers des camps de la mort, témoignages du mal absolu qu’est la déshumanisation, invalidation des catégories ordinaires de la raison, écrit Henri Scepi dans cette préface.  

Ce 7 octobre, n’est pas un épisode du conflit qui gangrène le moyen orient depuis des décennies, mais bien un effondrement des consciences qui a permis de nier l’existence d’êtres humains en les massacrant sans aucune pitié donnant ainsi au mal et à l’horreur une abominable vitrine.  

Le silence et l’autocensure interpellent dans de telles circonstances car ils sont justifiés par l’argument fallacieux de ne pas compromettre « le vivre ensemble » ou pire d’accepter, d’excuser…

Si nous ne voulons pas être engloutis par le mal qui s’amplifie dans le monde battons-nous individuellement contre la paresse de nos consciences qui fait que nous avons cru que la Shoah, que les génocides perpétrés par les Khmers rouges, ceux commis par les Turcs contre les Arméniens, ceux qui ont décimés les Tutsis…appartenaient au passé et étaient rangés sur des étagères, alignés comme des livres que l’on feuillette de temps à autre avec la satisfaction de les savoir là, tels des témoins suffisants à rappeler des horreurs en espérant qu’elles ne se reproduisent plus.

Oui, le mal existe toujours et devient chaque jour plus puissant quand nous ne le combattons pas et il est un devoir de le rappeler. Quand l’horreur, le mal surgissent comme cela s’est produit le 7 octobre, se contenter de dire que l’on compatit et que l’on appelle à la prière est insuffisant. Il faut sortir proclamer un message d’espérance, appeler à des rassemblements pour rappeler à chacun qu’il détient la force de combattre le mal en faisant le bien. C’est la somme de ces actions qui pèsera dans la lutte. Il y aura encore des combats, des morts provoqués par la lutte contre le terrorisme mais il doit y avoir au bout l’espérance annoncée par l’Apocalypse de Jean qui annonce « qu’un jour l’Agneau essuiera toute larme, de mort il n’y en aura plus, de pleurs de cris et de peines, il n’y en aura plus et de nuit il n’y en aura plus… »

Étienne Gilson, dans un cours prononcé en 1947 à l’institut des études politiques de Paris sur le thème des forces religieuses et la vie politique, rappelait qu’en 410 après JC lors de la prise de Rome par les Wisigoths, le traumatisme avait été immense car vécu comme l’effondrement du monde civilisé. L’Église qui s’était arrimée à L’Empire dans le but de le christianiser, s’était alors retrouvée en manque de doctrine avec sa disparition et s’était réfugiée dans son essence religieuse. Le salut viendra de l’évêque d’ Hippone, Saint Augustin qui commença à rédiger au même moment  son ouvrage majeur la Cité de Dieu, redonnant un but à une Église qui ne pouvait qu’être universelle et apportant l’espérance d’une humanité meilleure car nous rappelle opportunément Gilson « cette société religieuse universelle se recrute dans toutes les races et dans tous les peuples…les citoyens ordinaires servent leur pays, uniquement par amour de leur pays, les citoyens de la Cité de Dieu servent leur pays aussi pour l’amour de leur pays mais aussi pour l’amour de Dieu »

Le seul message qui vaut dans nos temps barbares et celui qui enseigne à ne pas désespérer, mais en prenant bien soin de dire que « désespérer, n’est pas seulement manquer d’espérance, c’est aussi s’éloigner de ce que l’on devrait espérer par ce que l’on estime impossible de l’atteindre » Tout désespéré est ainsi traitre à l’espérance nous dit Gilson. Il me semble même nécessaire de dire avec force que tout indifférent est traître à l’espérance…

Le monde que nous connaissons émet déjà depuis longtemps des signaux annonçant un nouveau sac de Rome. Les massacres du 7 octobre constituent l’un de ces signaux, tout comme l’assassinat de professeurs où le déni de liberté pour les femmes afghanes et iraniennes. Tous ces évènements sont des constats inquiétants de déshumanisation et de perte des valeurs fondamentales. Rien ne serait pire que se détacher de cette réalité en se réfugiant dans l’indifférence. Le germe d’une nouvelle tragédie humaine est advenu car n’oublions pas que nous détenons tous les moyens, tous les leviers pour nous anéantir par la force ou par le fait d’avoir rendu la terre inhabitable par cupidité, bêtise ou couardise.  Ne précipitons notre effacement en renonçant à voir, comme l’a écrit René Girard en 2011 dans Achever Clausewitz que nous sommes malheureusement dans une ère ou la violence ne connaît plus de frein. La lecture de l’épilogue et de la postface de cet ouvrage est à lire pour qui veut comprendre le monde dans lequel nous vivons et surtout prendre conscience de voir à quel point l’Europe est devenue un « continent fatigué » qui ne sait plus opposer une résistance efficace au terrorisme pour avoir renoncer à remettre en cause notre logiciel d’analyse de la sécurité collective. C’est bien un fait religieux aux fondements archaïques comme l’explique René Girard qui tente de prendre le pas sur notre modèle démocratique à qui il manque désormais les références religieuses et morales pour combattre le « mal ontologique » c’est-à-dire nous dit Girard « un vacillement des identités, une incertitude foncière quant à l’être de l’individu… »  Notre culture occidentale est à repenser également car elle sait de moins en moins empêcher d’haïr alors que pendant des siècles elle a été un modèle qui permettait d’admirer et à ce titre participait à la diffusion du beau et du bien …Benoit Chantre qui a participé aux cotés de René Girard à la rédaction des entretiens qui composent Achever Clausewitz nous livre l’une des clés de la compréhension de la violence cataclysmique qui s’insinue maintenant dans notre quotidien : Ce n’est pas l’objectif politique qui influence les masses mais la « nature des masses » qui influence l’objectif politique. Si les masses sont indifférentes nous irons vers des situations d’observations armées, si elles redeviennent hostiles, il y aura déflagration… Le danger de ce renversement de la pensée est que « le pacifisme de l’un des belligérants, cet affaissement ou force d’inertie croissante de tout un peuple, peut très bien provoquer l’exaspération belliciste de son adversaire : c’est l’asymétrie et la réciprocité de la relation qui provoquent l’escalade… » Dans un tel contexte, la volonté politique du plus faible peut être supérieure à celle du plus fort et conduire à une guerre sans limite. Nous en avons des exemples sous nos yeux.  Le logiciel victimaire est également inadapté à la situation car les belligérants le retournent pour justifier les pires exactions… « c’est parce que je suis « plus victime » que mon ennemi que j’acquiers le droit de l’éliminer… ».

La meilleure assurance vie de notre humanité ne peut être que d’investir dans la compréhension du sacrifice chrétien qui, en prônant l’imitation du Christ, permet de s’identifier à l’autre et s’effacer devant lui. Imiter le Christ n’est pas faire allégeance à une religion, c’est adhérer à un mode d’existence qui permet d’échapper à l’imitation des hommes et éloigner le mal absolu qui a le pouvoir de faire disparaitre l’homme en tant qu’homme en le réduisant à sa seule dimension matérielle. C’est bien en cela que le terrorisme actuel est la pire des dictatures imaginable et en aucun cas ne peut être considéré comme un acte de libération d’opprimés. La tâche devant nous est immense car il faut que nous remettions en question la quasi-totalité de nos cadres de pensée.  

En savoir plus :

L’Espèce humaine et autres écrits des camps ; Bibliothèque de la Pléiade, 2021 ; Édition publiée sous la direction de Dominique Moncond’huy avec la collaboration de Michèle Rosellini et Henri Scepi. https://www.la-pleiade.fr/Catalogue/GALLIMARD/Bibliotheque-de-la-Pleiade/L-Espece-humaine-et-autres-ecrits-des-camps

Étienne Gilson : Un philosophe dans la Cité ; Tomes 1 et 2, Paris, VRIN ; Décembre 2019 pour le premier tome et février 2023 pour le second.  Voir également l’article 107 de ce blog.

Primo Levi ; La Trêve ; Éditions Grasset (1re éd. 1966). https://www.ina.fr/ina-eclaire-actu/video/i17097661/presentation-du-livre-la-treve-de-primo-levi

Découvrir l’œuvre de René Girard Site de l’association recherches Mimétiques : https://www.rene-girard.fr/

L’association a été créée en décembre 2005 par René Girard et Benoît Chantre. ​Ses domaines de recherche concernent l’anthropologie, l’anthropologie religieuse, l’économie, la philosophie morale et politique, la psychologie et la psychiatrie, l’économie.


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