Comprendre les crises (117) Paul Virilio/ Hartmut Rosa / Socrate/ Platon

Le dernier ouvrage du sociologue allemand Hartmut Rosa, Résonance, constitue un prolongement de ses travaux sur l’accélération du temps développés en 2004 dans Accélération, une critique sociale du temps.

Résonance est une description de notre époque prenant en compte et tirant les conséquences de deux rétrécissements majeurs : Celui de l’espace, apporté par l’accélération « technique » qui a bouleversé notre rapport au temps dans les voyages et les communications ; celui du présent, avec des changements sociaux de plus en plus rapides qui concernent nos habitudes de vie et provoquent un ressenti de manque de temps dans notre quotidien alors même que le tendanciel du temps de travail est en diminution sur une longue période. Le sous-titre de Résonances est d’ailleurs intéressant car il s’intitule : « une sociologie de la relation au monde ».

Les écrits de Rosa sont à mettre en correspondance, (résonance) avec ceux de Paul Virilio, qui font l’objet de plusieurs post dans ce blog, mais aussi ceux des philosophes grecs, au premier rang desquels, Socrate et Platon. L’ambition de Rosa est bien de renouer avec les préceptes de la philosophie grecque antique traitant de « vie bonne » et du bonheur qui y est associé. Ceux qui critiquent Rosa semblent perturbés par ce rappel des fondamentaux du questionnement humain qui malgré toutes les tentatives de ringardisation au cours des siècles sont toujours bien présents et ancrés dans la réalité. Comment ne pas accepter que s’imposent encore les questionnements que Socrate lançait à ses interlocuteurs : « De quoi s’agit-il ? Que cherches-tu au fond ? Que veux-tu dire au juste ? Comment sais-tu ce que tu viens de dire » ?

Cet abandon des fondamentaux explique à mon sens la facilité avec laquelle les thèses complotistes, le populisme, la déconsidération de la démocratie perçue comme incapable de répondre aux attentes des citoyens notamment dans le domaine de la sécurité (il serait plus judicieux de parler de sécurités en élargissant à la sécurité économique), prospèrent  au point qu’une masse significative de citoyens  ne sont plus en situation d’évaluer le danger de vouloir préférer n’importe quoi aux systèmes existants.

L’’accélération du temps apportée par le développement exponentiel du numérique ne peut que conduire à « l’effondrement des dimensions » décrit par Virilio dans son Essai sur l’insécurité du territoire. Cela conduit, écrit-il à « vivre chaque instant comme s’il était le dernier » ce qui est le meilleur moyen pour tuer nos démocraties fragilisées par un fonctionnement qui n’est plus en phase avec la réalité d’un monde confronté à la vitesse et dans lequel tout emplacement est sans emplacement. Nous avons l’illusion de la connaissance, c’est le théâtre d’ombres décrit dans la caverne de Platon, nous sommes aujourd’hui en capacité d’appréhender les plus infimes détails de nos vies et de notre environnement et nous négligeons faute d’éducation à la « vie bonne » et par peur d’appréhender la dimension globale dans laquelle nous nous mouvons.

Rosa développe également les notions de monde “disponible” et de monde “atteignableen nous mettant en garde contre la posture rassurante qui consiste à croire que tout ce qui permet de faire disparaitre les dangers entraine une mise sous contrôle de nos vies et au final se retourne contre nous. La quête de la disponibilité absolue (des ressources, des émotions…) aboutit paradoxalement à une indisponibilité absolue…et nous pousse à agir que lorsque nous constatons que nous atteignons un point de rupture.

« Un monde dont nous pourrions complètement disposer serait un monde muet, silencieux, mort. Inversement, une chose que je peux pas du tout atteindre, c’est-à-dire avec laquelle je ne peux pas instaurer un rapport de réponse, est tout aussi morte. La bombe atomique ou plutôt la ruine atomique en est un bon exemple : elle est inatteignable parce que dans ce cas l’atteindre signifie mourir. C’est la raison pour laquelle je pense que le rapport au monde de la modernité a besoin d’être revu. Nous devrions aspirer à l’atteignable et non au disponible ». Ces propos d’Hartmut Rosa dans un entretien donné en 2020 dans la revue Sciences et Avenir illustrent bien la perte de nos repères produite par le télescopage entre l’accélération de nos connaissances, le déclin de la fiabilité de leur perception et un temps perçu comme de plus en rapide et perturbant notre relation à la connaissance. Cette situation crée une boucle angoissante et inhibitrice de la faculté de penser l’avenir dans de bonnes conditions permettant d’effectuer des choix réfléchis entre moyens et fins.

C’est en cela que l’objectif de savoir ce que l’on dit, savoir ce que l’on fait et savoir ce que l’on veut est plus que jamais à promouvoir de toute urgence car ce savoir, au fondement de la pensée grecque, est d’une actualité brulante. Les travaux de Virilio et Rosa ont l’immense mérite d’actualiser ces fondamentaux de la pensée humaine qui constituent le meilleur antidote à la crise existentielle qui rode et nous menace.

En savoir plus

Sur Hartmut Rosa, professeur à l’Université Friedrich-Schiller d’Iéna :

Lire un extrait de Résonances                          https://www.calameo.com/books/0002150220737d1e868c6

Lire une analyse de l’ouvrage : Accélération, une critique sociale du temps,

Hartmut Rosa : “Nous aimons ce que nous ne comprenons pas complètement” Entretien dans Sciences et Avenir avec Carole Chatelain et Dominique Leglu le 08/07/2020;

Études Ricœuriennes / Ricœur Studies; Charles Reagan ; La Reconnaissance, la justice, et la vie bonne ; Kansas State University; Vol 4, No 2; 2013;  http://ricoeur.pitt.edu

Le savoir grec, dictionnaire critique; Flammarion Édition 2011.


En savoir plus sur COMPRENDRE LES CRISES : LE BLOG DE GÉRARD PARDINI

Abonnez-vous pour recevoir les derniers articles par e-mail.


Laisser un commentaire

En savoir plus sur COMPRENDRE LES CRISES : LE BLOG DE GÉRARD PARDINI

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture