Quelle perspective pour sortir de la crise ?
Force est de reconnaitre qu’il n’y a pas de prescription miracle… Même la lecture de la somme de presque 2000 pages constituée par les travaux de Serge Audier avec sa trilogie de contribution à un renouveau du discours politique autour de l’écologie : La Cité écologique. Pour un éco-républicanisme, La Société écologique et ses ennemis et L’âge productiviste : Hégémonie prométhéenne, brèches et alternatives écologiques, tous publiés entre 2017 et 2020, ne donne pas de réponse concrète. La seule perspective positive est de savoir que nous disposons encore des ressources que sont les valeurs issues de la tradition politique républicaine française pour relever les défis environnementaux auxquels notre société doit faire face.
Ces valeurs, notamment l’humanisme, le progrès, la liberté et l’universalité sont indispensables, nous dit Serge Audier, à la reconstruction d’un nouveau modèle républicain et il serait dangereux d’imaginer un nouveau modèle sans ces valeurs.
Pour espérer sauver la démocratie, il nous faudrait abandonner le concept de nation, tel que nous nous le représentons. C’est l’analyse de Bernard Charbonneau, disciple de Jacques Ellul quand il publie en 1949 L’État[1]. Son constat est toujours d’actualité et les propositions qu’il formule sont à la hauteur du saut conceptuel à accomplir pour éviter d’en appeler à une forme de dictature qui disposerait des moyens de régulation au prix d’un abandon des libertés telles que nous les avons pratiquées au sortir de la seconde guerre mondiale. Nous aurions alors un choix terrible entre un abandon consenti des libertés ou un abandon imposé par un pouvoir fort.
Je livre en conclusion au lecteur quelques lignes extraites de son ouvrage l’État. Les premières sont contenues dans la seconde partie de l’ouvrage qui traite de l’État-Nation et montre que nous nous attaquons à forte partie: « Posons la question sacrilège : Qu’est-ce que la Nation ? Le nationaliste répondra : « tout » Un cadre naturel et des intérêts communs : une patrie, une communauté de race et de culture, un peuple… Mais il pensera surtout : « la Nation est un fait », ce qui veut dire que la discussion est close. Dans la société moderne, le doute qui est permis vis-à-vis de Dieu, ne l’est plus vis-à-vis de la nation en guerre…Pourtant qui refuse d’attribuer un caractère sacré à la nation –c’est-à-dire de l’accepter ou de la refuser en bloc- s’aperçoit vite qu’une notion aussi forte est difficile à définir…La nation c’est le pays, une personne dont le territoire est le corps…La frontière qui protège la nation l’enferme : tôt ou tard elle l’enfonce pour déboucher sur le vide…Les nations sont nées de l’État et les nationalismes sont revendication de l’État. Le nationalisme affirme soit que le territoire et les individus compris dans les limites d’un État forment une patrie et une société naturelle, soit les hommes d’un pays, d’une religion ou d’une culture déterminée ont le droit de constituer un État… Dans tous les cas, le mouvement national vise à la création, à l’extension ou à la défense de l’État…Rien n’est plus instable que ces nations éternelles, car la force peut à chaque instant détruire ce que la force a créé.«
La démonstration de Bernard Charbonneau est toujours d’actualité car il montre au fil de son ouvrage la fragilité de la construction doctrinale de la nation et de l’État-nation. Il faut faire accepter que l’État est tout à la foi l’incarnation du peuple, de la patrie et de la vérité pour faire consensus. L’État nation est accepté tant qu’il est ressenti comme un substitut acceptable à la religion en tant que porteur de vérité. C’est bien ce consensus qui aujourd’hui est fortement ébranlé et nourrit une contestation de l’État et de sa représentation. Pascal Orry dans son ouvrage : Qu’est-ce qu’une Nation ?[2] est un peu plus optimiste. Il constate lui aussi la déconstruction de la nation, pointe le danger d’une fraternité planétaire et de la démocratie directe dont la réunion constituerait un horizon un modèle nouveau permettant un effacement « en beauté » de la Nation pour reprendre une expression de l’auteur, mais très vraisemblablement au prix d’un affaiblissement des libertés car cet ordre mondial risque d’être construit en réaction à une catastrophe mondiale. Bernard Charbonneau conclut son livre, comme Pascal Orry et Serge Audier avec une note d’espoir en plaçant l’homme plus que l’État au cœur de la solution. « Tant que l’esprit subsistera dans l’homme, seule la foi dans sa liberté l’empêchera de s’adonner au chaos. Si cet appel s’adresse à ceux qui vivent de liberté, il s’adresse à l’humanité toute entière. Mais peut-être aussi qu’il s’adresse à bien peu, car la peur de la liberté est aussi commune que le besoin de s’en justifier ».
Dans la conclusion du post 50 de ce Blog qui traitait de la reconquête du territoire philosophique européen, j’écrivais que nous avons méthodiquement réduit tout ce qui pouvait nous faire comprendre l’évidence de la fragilité des régimes démocratiques et nous serions bien inspirés de redonner aux nouvelles générations les moyens de répondre aux quatre questions fondamentales que Socrate posait à ses interlocuteurs : De quoi s’agit-il ? Que cherches-tu au fond ? Que veux-tu dire au juste ? Comment sais-tu ce que tu viens de dire ? Et alors pourrions-nous traiter sereinement et avec espérance de la refondation des concepts d’État, de souveraineté et de Nation à l’aune de l’environnement dans lesquels ils se meuvent aujourd’hui.
[1] Bernard Charbonneau ; L’État ; 1ere édition 1949 ; réédité en 1987, éditions Economica et en 2020 par R&N éditions.
[2] Pascal Orry ; Qu’est-ce qu’une Nation ? Une histoire mondiale ; Gallimard, Bibliothèque des histoires ; 2020.
