Relire Graham T. Allison
La crise Ukrainienne et la virulence des débats sur les risques d’une intervention militaire directe nous donne l’occasion de rappeler les travaux de Graham Allison (fondateur puis doyen de la Kennedy School of Government de Harvard) sur « L’essence de la décision ». L’ouvrage, dans sa première édition de 1971, décortique la crise des missiles de Cuba de 1963 à travers trois modèles de prise de décision. La réédition de 1999 a intégré l’exploitation de nouvelles archives. Allison a complété son analyse avec un ouvrage plus récent publié en 2017 et traduit en français en 2019 : Vers la guerre / L’Amérique et la Chine dans le piège de Thucydide.
Allison a démontré que l’analyse des actions dans le domaine des relations internationales d’un État lors d’une crise majeure, comme l’a été celle des missiles, ne pouvait s’expliquer ni par la théorie de l’acteur rationnel, ni par la théorie des jeux issues de modèles économiques expliquant la prise de décision. La multiplicité des facteurs et forces pouvant être identifiés le conduisirent à proposer une intrication de trois modèles inspirés de la théorie des organisations et de la sociologie. Le premier reprend la théorie de l’acteur rationnel, le second prend en compte la spécificité de chaque État dont les grandes organisations (défense, diplomatie, économie …) peuvent avoir des logiques d’actions spécifiques ; ce modèle permet d’expliquer par la sociologie des administrations le constat de la rationalité limitée des acteurs. Le troisième modèle permet d’intégrer les différents jeux de pouvoir au sein des gouvernements des États.
La pertinence du mix des trois modèles apparaît malheureusement et très souvent après coup car la tentation est grande de croire dans ce qui est finalement un biais cognitif que l’État sera toujours un acteur rationnel et prendra des décisions au regard de la finalité qu’il poursuit, a minima survivre et dans le cas le plus favorable assurer la satisfaction des besoins de sa population. C’est sur un tel modèle que repose la dissuasion nucléaire car il est confortable de se convaincre qu’aucun acteur étatique n’acceptera de prendre le risque d’une destruction mutuelle.
Ce modèle fonctionne bien avec un système comportant peu d’acteurs disposant d’une capacité de destruction à l’échelle d’un continent. Or, nous sommes aujourd’hui obligés de prendre en compte une multipolarité instable, des empires affaiblis, d’autres empires en émergence et toute une série de petits acteurs capables de prendre des décisions ou réaliser des actions de déstabilisation massives. L’actuelle situation au moyen -orient en est malheureusement un bel exemple.
Allison est d’ailleurs bien conscient des limites de ces modèles, qui ne peuvent garantir qu’une guerre mondiale ne surviendra plus. Son dernier ouvrage, « Le piège de Thucydide » complète opportunément le précédent en décrivant le contexte actuel de rivalité entre États-Unis et Chine, un empire dominant face à l’émergence d’une autre puissance se donnant les moyens de devenir le futur dominant. C’est une actualisation de la rivalité entre Athènes et Sparte, une cité commerçante et démocratique dont le développement inquiétait Sparte, cité guerrière, gouvernée autoritairement et qui se pensait comme la puissance de référence du monde grec d’alors. Le conflit qui a surgi entre les deux cités n’était pas la meilleure option pour leurs dirigeants mais il est bien arrivé et a provoqué la ruine des deux protagonistes même si l’un avait vaincu l’autre.
Ce schéma s’est toujours reproduit et montre qu’il y a bien un débat entre « rationalité pure » et « rationalité limitée » dans les prises de décision des États en conflit potentiel. C’est également le sens de l’ensemble des travaux du prix Nobel 1978 d’économie, Herbert Simon, qui en a défini les bases dès 1947 dans son ouvrage best-seller : Administration et Processus de décision ; Administrative Behavior. Sa conclusion est que : […] pour comprendre et prévoir le comportement de l’être humain, il est nécessaire de travailler avec ce qu’est réellement la rationalité de l’être humain, c’est-à dire avec la rationalité limitée.
La situation actuelle en Europe est d’autant plus inquiétante que tous les travaux sur ces concepts de rationalité démontrent que la paix entre États est d’autant plus probable sur le long terme que ces États sont démocratiques et libéraux au sens où de tels États sont soucieux des droits fondamentaux de la personne, du droit de propriété, et de l’exercice de la liberté d’expression et de la liberté de conscience.
Cela veut dire que des démocraties « non libérales » ou « illibérales » pour reprendre un terme à la mode peuvent être conduites par des prises de décision en rationalité limitée d’entrer en conflit avec les démocraties libérales.
Si je reviens aux travaux de Simon, ce dernier pose comme principe à la rationalité, l’existence de règles, d’où l’importance de l’État de droit comme fondement des démocraties libérales. Une organisation stable de l’État et des marchés est vecteur de rationalité, démontre Simon dans son ouvrage de 1947, tout ce qui nous éloigne de cela est donc potentiellement dangereux. Accepter que les États fonctionnent « à la carte » en laissant les structures qui les composent poursuivre des logiques propres de survie dictées par une conjoncture et non des fondamentaux, c’est accepter que la défense de l’intérêt général soit affaiblie ou pire encore ne soit plus acceptée par la population qui sera plus soucieuse d’entendre des discours segmentés répondant à des intérêts sectoriels …
C’est tout l’enjeu des élections dans les démocraties libérales et de la prise de décision pour éviter que confrontés à une crise des gouvernants privilégient pour la résoudre une fragmentation en plusieurs parties traitées par des actions différentes au lieu de l’appréhender dans sa totalité. Se contenter en 2024 de limiter l’incertitude à court terme n’est certainement pas la meilleure solution …Quant au concept « de navigation à l’estime » qui a été théorisé dans les armées pour prendre des décisions en situation d’incertitude face à un adversaire ou une situation inconnue il n’est plus forcément très adapté car il suppose que l’estimation du décideur sera suffisamment pertinente en se projetant à la place de l’adversaire et en agissant en conséquence pour le contrer, car il y a de plus en plus d’adversaires et le décideur n’est lui-même plus sûr des moyens sur lesquels il peut compter….
En savoir plus :
Graham T. Allison ; Essence of Decision: Explaining the Cuban Missile Crisis ; 1re éd. 1971 ; Éditeur ; Little Brown. 2e éd ; 1999 avec Zelikow, Phillip ; Editeur ; Longman.
Texte disponible en source ouverte sur le site de Culture et conflits ; Revue trimestrielle de science politique coéditée par le CECLS et L’Harmattan. Édition du 1er mars 2000 ; Mise en ligne le 20 mars 2006.
https://journals.openedition.org/conflits/579
Vers la guerre. La Chine et l’Amérique dans le Piège de Thucydide ? Houghton Mifflin Harcourt, 2017 et Odile Jacob 2019 pour l’édition française.
Lire un extrait :
Graham Tillett Allison, Jr est un chercheur américain en science politique, professeur à la John F. Kennedy School of Government de Harvard. Depuis les années 1970, Allison est un analyste reconnu en sécurité nationale et politique de défense. Conseiller de plusieurs secrétaires d’État à la Défense sous les présidences de Reagan, de Clinton et Obama, Spécialiste de la prise de décision en temps de crise par les administrations, il est l’auteur de nombreux ouvrages dont : Remaking Foreign Policy : The Organizational Connection, co-écrit avec Peter Szanton, publié en 1976. Son ouvrage paru en 2017, Vers la guerre. L’Amérique et la Chine dans le piège de Thucydide ? a été publié en Français aux Editions Odile Jacob en 2019.
Conférence TED d’Allison ; septembre 2018 sur le thème de la possibilité d’une guerre entre la Chine et les États-Unis.
https://www.ted.com/talks/graham_allison_is_war_between_china_and_the_us_inevitable?language=fr
Herbert Simon ; Administrative Behavior, (1947), Editeur Macmillan.
Alcaras, J.-R. (2011). Les théories économiques de la décision à l’épreuve de la quantification – Quand symboliser n’est pas forcément quantifier ! Nouvelles perspectives en sciences sociales, 6(2), 161–194.
https://doi.org/10.7202/1005774ar
