La récente publication (février 2024) de l’ouvrage de Philippe Muray, Le XIXème siècle à travers les âges[1] écrit à Stanford en 1983 est une contribution remarquable à la compréhension de la situation dans laquelle nous nous trouvons en 2024. Une phrase de la préface, écrite en 1999 claque comme un coup de fouet : « on voulait croire et aller mieux… » Muray nous livre ensuite qu’il a voulu : « dresser l’arbre généalogique de nos fantasmes…le XIXème siècle m’apparaissait en tant qu’arrière monde du XXème ; il en annonçait également l’étrange futur consolateur… ».
Lire cet ouvrage, c’est participer à la dissection d’une période en apparence heureuse mais qui a usé d’incantations pour « enthousiasmer les populations, obtenir leur obéissance, et même leur participation, et les conduire sans trop de problèmes vers un avenir abominable… ». Vingt-cinq ans après, le diagnostic perdure. Le défi auquel nous sommes confrontés est de savoir si nous saurons faire mentir le sombre pronostic de Muray.
L’un des points essentiels de l’ouvrage est de nous faire partager l’idée que l’ère moderne aurait débutée avec l’avènement d’une nouvelle conception de la mort que Muray date du 6 avril 1786. Plus que la date jalon de la révolution française, c’est ce basculement qui serait le plus à même de caractériser l’âge moderne. Cette date est le premier jour du transfert du cimetière des Innocents, situé au cœur de Paris, à l’emplacement des Halles. Ce lieu est plus un charnier à ciel ouvert qu’un cimetière tel que nous nous le représentons, avec ses alignements de pierres tombales…C’est presque un hectare sur lequel on déverse les cadavres que chacun peut voir se décomposer et s’imprégner des odeurs de décomposition des chairs. Ce charnier est aussi un lieu de débauche où l’on peut trouver des prostituées le long du mur d’enceinte que Philippe Auguste a fait édifier plus pour camoufler les débordements charnels que les cadavres.
L’église des Saints-Innocents est construite au XIIème siècle pour rappeler l’existence du péché à tous les passants qui seraient tentés par la débauche. Muray rappelle que l’insalubrité du lieu est telle que depuis au moins deux siècles, pétitions, plaintes, décisions de justice demandent la fermeture du charnier. 1786 est donc une date bascule entre deux mondes, celle qui va voir la relégation de la mort dans ce qu’elle a de plus vivant, la décomposition, hors de la vue de tous. L’occultation de la pourriture des corps est devenu un objet de politique publique et vient de sortir du périmètre religieux. Le transfert des dépouilles dans les catacombes où elles sont soigneusement empilées, ordonnées, est analysé par Muray comme le début de la nouvelle ère moderne placée « sous le signe, non plus de la résurrection des corps, mais de la réanimation des cadavres… »
J’ai lu cette analyse concernant les XIX et XXème siècles comme un appel à identifier un nouveau point de bascule, tout aussi structurant que celui de 1786. Je ne pense pas que cette bascule puisse s’identifier avec l’une des dates concernant la maitrise de l’énergie atomique, le 16 juillet 1945, jour de la première explosion atomique, ou 1896, date de la découverte de la radioactivité par Becquerel ou encore celle de la théorie de la relativité générale élaborée par Einstein entre 1907 et 1915. Pour majeurs qu’ils soient, ces événements s’inscrivent dans une continuité qui ne bouleverse pas notre rapport à la vie et à la mort. Il y a, certes, un véritable saut quantitatif car pour la première fois nous disposons de la capacité de faire disparaitre l’humanité, mais cela demeure ans un schéma conceptuel classique. On peut le retrouver dans ce que René Girard a fort bien décrit dans son ouvrage, Je vois Satan tomber comme l’éclair[2] et plus précisément dans le chapitre consacré à la résolution de l’énigme des mythes.
Dès que la victime est tuée nous dit Girard, la crise est terminée ; « les éléments s’apaisent, le chaos recule, le bloqué se débloque… ». On peut sans difficulté se difficulté dans un monde nouveau que l’homme aura créé par sa volonté en s’autodétruisant, un monde apaisé, mais totalement bouleversé par sa disparition…L’homme est à la fois dans ce schéma le tueur et la victime et la réconciliation sera à l’échelle de la planète débarrassée des agresseurs et des victimes.
Certes l’issue est très violente, mais l’utilisation du feu atomique obéit à un schéma mental fondamentalement peu différent de ce que l’humanité a connu jusqu’à présent.
Autrement plus bouleversante est à mes yeux la date de la naissance par clonage de la brebis Dolly, le 5 juillet 1996. Pour la première fois, un clone de mammifère a été obtenu à partir d’un noyau de cellule somatique adulte [3]. Désormais nous pouvons produire des animaux transgéniques, possédant des gênes supplémentaires codant des protéines humaines utilisées à des fins médicales, des animaux nouveaux, ou sauvegarder les espèces en voie de disparition pour ne citer que des choses éthiquement acceptables au regard de notre vision actuelle de la dignité humaine. Douze ans à peine après la naissance de Dolly, des chercheurs américains ont annoncé en janvier 2008[4], qu’ils avaient créés avec cette technique des embryons humains et il est très vraisemblable que d’autres chercheurs, dans d’autres pays sont parvenus au même résultat. Si l’on ajoute à ce tableau la maitrise de la technique dite des ciseaux à ADN (CRISP –Cas)[5], découverte dans les années 2010 et qui a contribué à faciliter les manipulations génétiques des cellules vivantes, l’humanité dispose aujourd’hui d’un ensemble d’outils de biologie moléculaire dont les perspectives d’utilisation sont considérables.
Pour l’instant, le clonage humain ne semble toléré qu’à des fins thérapeutiques, mais une nouvelle ère a été ouverte. Même l’Église catholique, qui condamne sans ambiguïté le clonage d’un être au nom de la dignité humaine accepte sous condition des expérimentations à des fins thérapeutiques[6] et l’on commence à lire des plaidoyers de scientifiques défendant le clonage pour sauver des vies (par exemple prendre un organe sur un clone fœtus et le greffer sur un membre de la famille qui décéderait si la greffe n’est pas réalisée …). Pour résumer la situation, la science permet de proposer des actions et il appartient à la société d’accepter ou non les possibilités offertes.
C’est ce que le professeur Jacques Testard [7], à l’origine du premier bébé éprouvette français a résumé par la formule « L’éthique est soluble dans le temps »
La bascule est bien dans ce passage de l’homo sapiens à l’homo biologicus décrit par le professeur Jean Rostand[8] « Voici que l’homo sapiens est en voie de devenir Homo biologicus, un étrange bipède qui cumulera les propriétés de se reproduire sans mâle comme les pucerons, de féconder sa femelle à distance comme les mollusques Nautiles, de changer de sexe comme les poissons Xiphophores, de se bouturer comme le ver de terre, de remplacer ses parties manquantes comme le triton, de se développer en dehors du corps maternel comme le kangourou, de se mettre en état d’hibernation comme le hérisson »
Dolly symbolise bien la nouvelle ère dans laquelle nous vivons, celle de la prééminence des droits subjectifs et d’une éthique contrainte à réguler un marché du vivant qui est une réalité ? même s’il existe encore des barrières et des interdits. Paradoxalement, cette maitrise du vivant fait sauter le dernier verrou qui pourrait empêcher un désastre mondial. Nous disposons aujourd’hui d’un paramètre permettant d’inclure dans les stratégies les plus folles que l’humanité pourrait survivre à tout désastre qu’elle provoquerait en mettant à l’abri le patrimoine génétique humain qui pourrait être réactivé sur terre ou ailleurs …
Tout devenant possible quant à la maitrise de la vie, nous perdons toute mesure et cela n’est pas sans conséquence dans la vie en société et nous en mesurons chaque jour les conséquences…
[1] Philippe Muray ; Le XIXe siècle à travers les âges ; Éditeur les Belles Lettres ; découvrir un extrait : https://www.lesbelleslettres.com/livre/9782251455198/le-xixe-siecle-a-travers-les-ages
[2] René Girard ; Je vois Satan tomber comme l’éclair ; Grasset 1999 ; voir une analyse dans la revue Persée : https://www.persee.fr/doc/ether_0014-2239_2000_num_75_3_4779_t1_0448_0000_2
[3] Le 2 avril 1996, les chercheurs britanniques Ian Wilmut et Keith Campbell réalisent une manipulation génétique à partir d’une cellule de la glande mammaire d’une brebis adulte de six ans. Le noyau de cette cellule contenant la totalité de l’ADN de la brebis « donneuse » est transféré dans un ovule d’une autre brebis, dont le noyau original a été préalablement retiré. Trente embryons naissent dont celui de Dolly qui devient adulte. L’information est communiquée au public le 23 février 1997.
[4] Cette annonce a été publiée dans la revue scientifique Stem Cells par les chercheurs de la société californienne Stemagen ; le clonage a été réalisé à partir de cellules de peau humaine. Development of Human cloned Blastocysts Following Somatic Cell Nuclear Transfer (SCNT) with Adult Fibroblasts.
[5] Présentation rapide de la méthode : https://www.youtube.com/watch?v=RplWR12npqM
[6]Pape François, « Lettre encyclique Laudato si’ (Loué sois-tu) du 24 mai 2015 ; La Documentation catholique, n° 2519, juillet 2015. Paragraphes 130 et suivants. https://www.vatican.va/content/francesco/fr/encyclicals/documents/papa-francesco_20150524_enciclica-laudato-si.html
[7] Blog du professeur Testard : http://jacques.testart.free.fr/
[8] Jean Rostand, cité dans David Rorvik, Brave New Baby, Paris, Albin Michel, 1972, p. 17. Voir également l’article Éthique et Science dans les annales de l’association canadienne-française pour l’avancement des sciences (ACFAS) Volume 41, numéro 2, 1974. https://numerique.banq.qc.ca/patrimoine/details/52327/3447610
